Sunday, June 28, 2026

Écouté : Fondation — La trilogie originale, Isaac Asimov (1951-1953)

Écouté mes premiers Asimov en livre audio. Les trois tomes originaux (Fondation, Fondation et Empire, Seconde Fondation), le tout en traduction française. Un régal absolu. L’œuvre étant peu connue du grand public, un petit débriefing s'impose (ci-dessous, proposé par Gemini, ne nous cachons pas), d’autant que le voyage vaut le détour.


Pour faire simple : oubliez Star Wars. Si vous cherchez des duels au sabre laser, des explosions de planètes et de l'action non-stop, passez votre chemin. Fondation, c’est l'histoire de la chute de l’Empire romain transposée à l’échelle galactique, où l’arme suprême n’est pas le canon à plasma, mais la sociologie et la statistique.

Le pitch : Les mathématiques contre la barbarie

Au départ, l’Empire galactique est un colosse aux pieds d'argile qui s'étend sur des millions de mondes. Tout le monde le croit éternel, sauf un homme : le mathématicien Hari Seldon. Grâce à la "psychohistoire" — une science de son invention capable de prédire mathématiquement les comportements des grandes masses humaines —, son verdict est sans appel. L'Empire va s'effondrer. S'ensuivront 30 000 ans de chaos et de barbarie.

Pour réduire cette période de ténèbres à "seulement" un millénaire, Seldon crée la Fondation sur Terminus, un caillou paumé aux confins de l'univers. Officiellement, une bande de geeks doit y rédiger une Encyclopédie Galactique. Officieusement, ils sont le germe du futur Second Empire.

La mécanique : Gagner des guerres en fumant des cigares

Ce qui est jubilatoire dans cette trilogie, c'est sa structure. Seldon (mort depuis belle lurette) a tout prévu. Régulièrement, la Fondation traverse une "crise Seldon" (une menace d'invasion, une guerre civile). Et à chaque fois, un hologramme préenregistré du vieux sage apparaît dans un caveau pour valider le fait que la Fondation a survécu.

Comment ? Par la force de la pure logique historique. La Fondation triomphe de ses voisins belliqueux sans tirer un seul coup de feu :

D’abord, en transformant sa technologie en religion : les techniciens deviennent des prêtres, l’électricité devient divine, et le chantage à l’excommunication calme les rois barbares.

Ensuite, par le capitalisme marchand (rendre les voisins dépendants de vos gadgets de confort. Impossible de faire la guerre à votre unique fournisseur d'énergie).

Les personnages passent leur temps dans des salons ou des bureaux à fumer le cigare, à boire des verres et à analyser la situation. C'est une immense partie d'échecs intellectuelle. La narration est renforcée par des personnages forts : sympathiques ou antipathiques, naïfs ou matois, victimes ou bourreaux, etc.


Le grain de sable : Le Mulet et les mentalistes

Tout allait bien dans le meilleur des mondes déterministes jusqu'à ce qu'Asimov introduise un grain de sable génial au milieu de sa trilogie : le Mulet.

Ce mutant, capable de manipuler les émotions humaines pour s'assurer une loyauté absolue, est un électron libre. Comme la psychohistoire ne prédit que les mouvements de masse et pas les cas individuels, le plan Seldon déraille complètement. Le Mulet met la Fondation à genoux en quelques années.

C’est là qu’intervient le grand twist de l’œuvre : l’existence de la Seconde Fondation. Cachée à l’autre bout de la galaxie, composée non pas de scientifiques mais de "mentalistes" et de psychohistoriens, elle agit dans l’ombre pour contrer le mutant, redresser l'Histoire et... se cacher de la Première Fondation, qui commence à les chercher avec un brin de paranoïa.

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Voilà. Une œuvre conceptuelle, froide mais passionnante, qui se déguste merveilleusement bien au casque audio. On en ressort avec l'impression d'avoir révisé ses cours de géopolitique et de macro-histoire, le tout à l'échelle des étoiles. Une performance remarquable pour des textes qui ont plus de 70 ans.

Lus : Alice's Adventures in Wonderland (1865) et Through the Looking-Glass (1871), Lewis Carroll

J'ai lu mes premiers Lewis Carroll en version originale. Alice au pays des merveilles, une première en anglais pour ce tome, et De l'autre côté du miroir, dont je n'avais lu que des commentaires et des extraits (lu en anglais aussi, tant qu'à faire). Une mignonne édition de poche (Macmillan Collector's Library) avec les deux œuvres, quelques illustrations d'époque, préface et notes de l'auteur.


En tant que francophone, j'ai longtemps partagé un sérieux scepticisme face au mythe d'Alice. En grandissant avec les traductions francophones ou les dessins animés, une question flottait : pourquoi diable cette histoire a-t-elle eu une telle postérité et une telle réussite dans le monde anglophone ?

Je le comprends mieux maintenant. Le texte anglais est infiniment plus fin.

Au menu, deux œuvres que six années séparent, et un sacré changement de décor. Wonderland nous balance dans un monde souterrain, organique et totalement chaotique. Looking-Glass est beaucoup plus géométrique, cérébral, carrément rigide : le monde est un gigantesque échiquier où chaque déplacement d'Alice répond aux règles des échecs pour devenir Reine. Le ton y est d'ailleurs plus mélancolique (le deuil, le temps qui passe...).

Mais ma principale observation, c'est la dignité d'Alice. Dans le texte original, elle prend une épaisseur fascinante. Elle navigue constamment à mi-chemin entre sa nature de jeune fille (naïve, curieuse) et la culture d'une jeune femme bien éduquée de l'époque victorienne. Confrontée à un monde complètement insensé, elle tente de ne pas perdre son flegme et d'opposer une politesse rigoureuse et une bienséance désarmante aux hurluberlus et aux fous furieux qu'elle croise. Ce décalage est d'une subtilité cocasse.

Et puis, il y a le martyre de la traduction. Le texte original est bourré de jeux de mots (puns) intraduisibles, d'historiettes et de chansonnettes qui font partie de l'inconscient culturel de tout anglophone (nursery rhymes). Dès qu'on passe au français, ça souffre énormément. On perd le rythme, la poésie, ou on est obligé de réinventer autre chose. Bref, le vrai protagoniste du livre, c'est la langue anglaise elle-même, ou du moins la culture anglaise de l'époque. Chef d'œuvre outre-manche, curiosité en-deçà.

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Un mot sur les films, de Walt Disney (1951) à Tim Burton (2010). Ces adaptations ont figé l'imagerie populaire mais commettent un double contresens. Disney réduit l'œuvre à un enchaînement de sketches visuels un peu loufoques (adieu la tension psychologique d'Alice). Burton fait pire : il enferme le récit dans une structure hollywoodienne de "quête de l'élue" qui doit mener une guerre (le parfait opposé du non-sens initial). Ces films complétent, mais ne peuvent absolument pas se substituer à la lecture des originaux. L'absurde de Carroll ne se dessine pas, il se lit.


Voilà. Une mécanique de précision d'un auteur qui était aussi logicien. Une lecture en langue anglaise salvatrice pour enfin comprendre le mythe. À vos dicos, traversez le miroir.

Saturday, June 6, 2026

Lu : L'impossible retour, d'Amélie Nothomb, 2024

 Lu mon premier Amélie Nothomb, L'impossible retour.

La voix est agréable, le personnage sympathique dans le sens où on peut s'identifier à un certain nombre de ses réactions. Il s'agit d'un carnet de voyage, Amélie revient au pays du soleil levant, tant d'années après son enfance et après ses tribulations de Stupeur et tremblements (j'ai vu le film, à lire...) et y sert de guide de voyage pour son inarrêtable amie Pep.

Au menu se trouvent des visites, mais aussi des visites intérieures, des introspections, retour sur son passé, sa difficulté à vivre au Japon mais aussi sa difficulté à en partir. Lecture facile et agréable en 150 pages, mais rien de fondateur. Plutôt un fan service bienvenu pour les amateurs de Stupeurs et tremblements.


Lu : Une rose pour Emily (et 3 autres) de William Faulkner

Lu, "Une rose pour Emily", nouvelle de William Faulkner, suivie de trois autres:

  • Chevelure,
  • Soleil couchant
  • et Septembre ardent.





Merci Google pour l'illustration. Par où commencer ? 4 nouvelles de la même époque, autour de 1930, sud des Etats-Unis. Epoque sombre, style moderne – paraît-il que c'est ce qui a fait leur succès – avec des non-dits, des retours-arrière (c'est-à-dire que la narration n'est pas linéaire vis-à-vis de la chronologie des événements) et une large place laissée à la perception ou l'opinion des personnages sur les évènements, voire à la mémoire collective des évènements, plutôt qu'au récit des évènements eux-mêmes.

Présentation succincte, attention SPOILER :
  • Une rose pour Emily : histoire d'une vieille fille de grande famille du sud, de son déclin, de sa solitude, de son unique histoire d'amour qui attire la curiosité des villageois.
  • Chevelure : histoire d'un coiffeur dont tout le monde se demande s'il a une histoire avec une jeune femme dont il coiffait les cheveux quand elle était enfant, ou s'il a peut-être eu une histoire avec la mère de celle-ci, et qu'il serait son père.
  • Soleil couchant : histoire d'une domestique dans ce sud où traîne encore le souvenir de l'esclavage. Son homme est parti mais, à moitié par crainte, à moitié par superstition, elle s'imagine qu'il va revenir la tuer.
  • Septembre ardent : histoire d'une rumeur "une femme blanche aurait été violée par un homme noir" et du lynchage qui s'ensuit.

Opinion : C'était mon premier Faulkner, et quasiment ma première lecture de cette époque et de ce contexte (sud US). Le style rappelle Lovecraft que je connais mieux, pour partie, non-dits, horreurs pressenties, angoisse diffuse, regard de l'autre, etc. mais sans le surnaturel bien sûr. Ça se lit facilement mais ça laisse un goût amer et, bien sûr, les histoires racontées ne sont pas plaisantes. On est loin du feel good.

Friday, June 5, 2026

Bossé : Bre(t)zel, 50 activités pour apprendre et revoir le vocabulaire allemand de base

 Quand faut y aller, faut y aller !


Petite envie de m'y remettre. Ce bouquin de 2009 est sympa, ludique, de vrais exercices simples et clairs qui redonnent du vocabulaire. C'est un peu court - 64 pages au total. Je pense que le double serait bienvenu. Bref, danke sehr.


Thursday, March 12, 2026

Lu : L'histoire du roi qui ne voulait pas mourir, Jean Teulé, 2024

Ah, il est mort, le salaud !


Ah, il est mort, le salaud ! Jean Teulé est mort en 2022, et ses amis ont assemblé son manuscrit inachevé et quelques créations de leur cru en un volume qui laisse sur sa faim. Le contraire serait étonnant.

Dans le style inimitable de Jean Teulé, que j'ai déjà évoqué ici et , l'auteur raconte Louis XI, sa cruauté et ses névroses, en particulier son éponyme peur de la mort. Des scènes étonnantes et révoltantes, où tout est sacrifié pour éviter la mort du souverain : des nobles, des serviteurs, des animaux et même des nourrissons. Les scènes s'enchaînent... Sans doute que l'auteur les aurait retouchées ou parsemées d'une trame scénaristique plus complète. Mais rien, juste l'horreur de ces crimes multiples, avec l'humour noir qui sert d'encre à Teulé.

Puis textes et dessins de ses amis, qui racontent sa disparition, son manque, son œuvre, et inventent même le récit de la première de cette histoire au théâtre... avec un parallèle filé entre Louis XI et Jean Teulé, qui à la fin de la représentation manquent tous les deux.

Voilà, il est mort, n'en parlons plus. Lisons-le.

Tuesday, March 3, 2026

Lu : Siegfried et le Limousin, Jean Giraudoux, 1922

Objet Littéraire Non-Identifié. Du moins pour moi.

Prenez la probabilité d'un livre citant un nom allemand et le Limousin dans le titre-même. Multipliez par la probabilité que moi, Limousin perdu en pays germanique (Luxembourg), je trouve par hasard ce petit livre en format poche dans un de ces mouroirs civilisationnels que l'on nomme désormais les boîtes à livres. Ajoutez la probabilité que l'auteur soit vraiment limousin, né au lieu-même où j'ai appris à lire et à écrire, et celle que le récit parle vraiment d'Allemagne et de Limousin. Et vous aurez une idée de l'incongruité de la situation.


Synopsis : peu de temps après-guerre, le narrateur, Limousin exilé à Paris, spécialiste de l'Allemagne et correspondant de journaux pour la presse allemande, se trouve interpellé par une prose qu'il trouve remarquable dans un journal allemand. Il finit par se souvenir qu'elle lui rappelle celle d'un vieil ami, Forestier, mort pendant la guerre, du moins porté disparu. Il se renseigne à propos de l'auteur, un journaliste allemand, S.V.K., et écrit à la rédaction du journal pour le rencontrer. Il devine alors la vérité et se rend sur place pour la constater : le journaliste allemand (Siegfried von Kleist) n'est autre que cet ami français, lui-même germanophone, retrouvé amnésique au milieu du champ de bataille, et qui a été soigné en Allemagne comme s'il était allemand... Le narrateur croise alors toutes sortes de réactions, le déni, le mépris, l'hostilité... entre ceux qui s'inquiètent de voir un Français se mêler de leurs affaires si peu de temps après la guerre, ceux qui ne veulent pas perdre von Kleist devenu un journaliste vedette, ceux qui veulent protéger ce convalescent récent d'un nouveau choc. Il croise aussi de nombreux témoins du passé, d'avant la guerre et en reçoit toutes sortes de souvenirs et d'opinions. L'intrigue se dénoue quand un baron de leurs amis, poussé au pouvoir par une révolution locale à Munich, est lui-même forcé de fuir, et révèle à Kleist ses vraies origines. Celui-ci, toujours amnésique, se résout à un voyage du retour avec le narrateur vers ce Limousin si nouveau. Le roman se conclut sur les sensations du narrateur, lui-même plus parisien que limousin, qui redécouvre son Limousin natal et se remémore les souvenirs de ses parents.

Une histoire alambiquée quoique simple. Un style raffiné... pas ampoulé mais riche. Riche en goûts, en allusions, en clins d'œil... En fait, il est impossible de comprendre toutes les allusions de l'auteur, qui cherche aussi à se signaler à la bonne société de son époque, et à souligner sa connaissance de l'Allemagne. C'est une lecture de longue haleine à cause de ce style riche, très riche, trop riche ? (imaginez un foie gras aux truffes sur pain brioché aux raisins avec un chutney de prunes et arrosé de Monbazillac) mais aussi plein de plaisanteries et d'invention.

Bref, un bon souvenir, mais je ne le relirai pas immédiatement, j'ai pris ma dose. Je suis heureux d'avoir lu de la prose de Giraudoux, je ne connaissais que son théâtre.

Wednesday, February 25, 2026

Lu : Le Magasin des Suicides, de Jean Teulé (2008)

Lu : Le Magasin des Suicides, de Jean Teulé (2008)


Sous-titré "roman", ce petit volume est à la limite de la nouvelle. On y suit un unique élément perturbateur dans un contexte bien particulier.

La famille Tuvache tient depuis des générations un magasin qui vend tout le nécessaire, conseils à l'appui, pour bien réussir son suicide. Mort ou remboursé. Pas de carte de fidélité, ça va de soi. Dans un futur proche dystopique, chaque invention, chaque fait divers, est un nouveau prétexte pour vendre de nouvelles formes de suicides à de nouveaux clients. Mais voilà, le petit dernier de la famille est un joyeux gamin, qui compte bien remonter le moral à tout le monde, clients et famille inclus ! Je ne raconte pas les détails, dans l'espoir que les lecteurs de ce blog le liront aussi ^_^

Jean Teulé, dont j'avais déjà lu "Azincourt par temps de pluie", nous régale de sa plume légère, humoristique, caricaturale si besoin. Le sujet n'est d'ailleurs pas dénué de critiques d'intérêt social ou sociétal, mais jamais en donneur de leçon.

Bref, franche rigolade en 150 pages environ.

Monday, January 19, 2026

Lu : Ne faites plus d'études, apprendre autrement à l'ère de l'IA, de Laurent Alexandre et Olivier Babeau, 2025

Résumé de "Ne faites plus d'études, apprendre autrement à l'ère de l'IA" de Laurent Alexandre et Olivier Babeau


Pourquoi j'écris : Parce que j'ai lu plusieurs résumés, notamment sur LinkedIn, et que je pense qu'on a passé un peu trop de temps à parler du flacon et du négociant et trop peu du nectar.

La quasi-totalité du livre est consacrée à des constats, suivis d'extrapolations, et d'explicitation des conséquences de ces extrapolations. C'est un livre utile en ce qu'il aide à se mettre à niveau, à saisir d'autres facettes du phénomène IA, en plus de celles que nous pouvons avoir comprises par nous-même ou lues ailleurs. C'est un livre qui s'adresse aux utilisateurs de l'IA, aux travailleurs (qui sont menacés), aux jeunes qui apprennent, aux parents. Ce n'est pas un livre pour les praticiens expérimentés de l'IA, pour les chercheurs, pour les experts en ceci ou cela. La fin de l'ouvrage donne des pistes pour les jeunes qui cherchent à être maîtres de leur avenir, et pour les législateurs (et les électeurs).


CONSTATS EXTRAPOLÉS :

- L' "intelligence" gratuite, rapide, disponible, généraliste, utile, se répand partout, et ça s'accélère. Vous vous souvenez du moment où l'annuaire est devenu obsolète ? Du moment où la carte routière est devenue obsolète ? Du moment où le dictionnaire est devenu obsolète ? C'est l'acte de réfléchir qui est en passe de devenir obsolète. Ou, du moins, d'être considéré et traité comme obsolète par beaucoup de gens. Les cols blancs vont être mis à rude épreuve.

- Ce n'est qu'un début. L'humain technologiquement augmenté est déjà dans les incubateurs. Ce n'est plus tout à fait de la science-fiction de parler de connexion cerveau-internet, de vision augmentée, de souvenirs inoculés, etc.

- IA et robots : l'IA va fournir de l' "intelligence" aux robots et leur permettre de réaliser un grand nombre de tâches jusque-là réservées aux humains. Si des robots peuvent devenir chirurgiens, il n'y a aucun doute qu'ils sauront assembler des pièces en usine ou charger des palettes dans des camions. En conséquence, les cols bleus vont aussi être mis à rude épreuve.

- Les menaces sur les cols bleus et cols blancs vont être particulièrement sensibles sur les juniors qui cherchent à s'insérer dans le monde du travail. Les tâches les plus simples étant celles qui seront remplacées le plus vite, les entreprises trouveront (et trouvent déjà pour certaines) qu'il est plus rentable d'automatiser des tâches de juniors plutôt que d'embaucher des juniors pour les accomplir. Certaines préfèreront attendre par tous les moyens une possible automatisation plutôt que d'investir sur des juniors et leur formation.

- Certains métiers risquent de disparaître totalement. Les survivances seront le fait de singularités, dit autrement, il n'y aura pas de grands corps de métiers qui survivront à l'IA, seulement des cas isolés, exceptionnels par la rareté de leur offre ou de leur demande. Une conséquence secondaire sera la disparition des syndicats, du moins dans la forme que nous leur connaissons.

- A l'inverse, il y aura une explosion des métiers "à l'interface" de l'IA. Des métiers de producteur, collecteur, travailleur de données, des métiers d'articulateurs de workflows automatisés avec ou par IA, de superviseurs d'IA, de concepteurs, d'évaluateurs, etc. De la même façon que des métiers se sont créés dans l'usine aux XIXe et XXe siècles autour des machines, qui n'étaient pas à proprement parler des emplois de production mais bien des emplois d'usine.

- Les auteurs imaginent le travailleur du futur comme une singularité : une personne démontrant par elle-même ce qu'elle peut apporter à une entreprise dont l'intelligence est automatisée. Freelances du futur, qui n'auront plus de corps de diplôme, de corps de métier, mais une conjonction de savoir-faire, d'expériences, d'idées (et d'énergie/bonne volonté) les rendant utiles à une entreprise donnée, à un moment donné. (Déduction logique : si cette niche est suffisamment pérenne et suffisamment vaste, alors le travailleur lance sa propre entreprise automatisée par IA pour satisfaire ses clients de façon générique, et passe à un autre sujet.)

- L'Europe, au carrefour du haut niveau de sophistication historique et du futur dénuement (potentiel) vis-à-vis de l'IA, sera la zone la plus durement touchée du globe. Elle court en outre le risque d'un enfermement idéologique face à l'IA (que les auteurs nomment "mur de Berlin numérique").

LEMME SUR L'ÉDUCATION :

- De la même façon que la communication de masse (journaux, télévision, théâtre et cinéma subventionnés) n'a pas apporté une démocratisation massive des savoirs et des niveaux de vie mais creusé l'écart entre ceux qui en bénéficiaient et ceux qui en étaient des observateurs passifs, l'éducation nationale n'a pas non plus apporté de démocratisation massive. Idem pour l'arrivée de l'internet, du web, de wikipédia et autres. Il en sera de même pour l'IA. Ceux qui en seront de simples utilisateurs seront les victimes du déclassement.

CONSTATS EXTRAPOLÉS SUR L'ÉDUCATION :

- Le diplôme, sanctionnant l'apprentissage par une classe d'apprenants d'un corpus de savoirs, est en passe de devenir obsolète car il n'y aura plus de classes d'apprenants, pas plus que de corpus de savoirs durables et utiles. Par ailleurs, les savoir-faire d'une personne seront mesurables à ses productions disponibles en démonstration sur internet (ex. GitHub), il n'y aura plus besoin de diplômes sanctionnant un savoir-faire a priori.

- En particulier, les études de médecine sont absolument inefficaces aujourd'hui : trop longues, pour apprendre un corpus qui sera dépassé en sortant, et effectuer un métier qui n'existera peut-être plus, du moins tel que nous le connaissons.

- La recherche privée excède désormais la recherche universitaire, grâce à des capitaux immenses et une très grande flexibilité, y compris dans des domaines dits de "recherche fondamentale". L'université n'a plus aucun avantage stratégique pour maintenir son avantage dans la recherche.

- Les universités n'ont absolument pas pris la mesure de ce changement.

- L'IA vient en fait apporter une confirmation finale à l'inadéquation de l'unversité (et plus largement, de l'enseignement) face aux besoins de la société. L'inadéquation existait déjà largement mais les apparences perduraient grâce à l'inertie et à des institutions commes les diplômes (voir plus haut), les corps de grandes écoles (voir plus haut), le lien avec la recherche (voir plus haut), etc.

- L'étudiant est donc seul face à son avenir et aux changements qui s'annoncent. Le principal risque est l'inaction : l'inaction stratégique (choisir de simplement suivre un cursus et espérer une brillante carrière en bout de course) et l'inaction au quotidien (voir LEMME ci-dessus). Ce que les auteurs appellent la "rente cognitive" est RÉVOLU, c'est-à-dire que l'investissement initial en culture et savoir-faire dans la jeunesse, censé être rentable une vie entière, est désormais un investissement non-rentable, garanti comme non-rentable car les entreprises du monde entier vont s'évertuer à le détruire.

- L'étudiant doit donc, plus que jamais, se prendre en charge, être adulte bien plus jeune.

Le livre se termine sur des recommandations pour l'étudiant d'aujourd'hui, que nous montrons par leurs titres ci-dessous, et des recommandations pour le législateur, que nous n'aborderons pas ici.




Monday, August 18, 2025

Read: Genesis: Artificial Intelligence, Hope, and the Human Spirit (Kissinger, 2024)

Reading Notes – Genesis: Artificial Intelligence, Hope, and the Human Spirit (2024, Henry Kissinger, Eric Schmidt, Craig Mundie)


Henry Kissinger’s final book, co-authored with Eric Schmidt and Craig Mundie, is an attempt to place artificial intelligence within the sweep of history. Drawing on Kissinger’s trademark lens of geopolitics and diplomacy, the text positions AI not just as a new technology but as a transformative force comparable to the printing press or nuclear weapons. It blends historical analogy, philosophical reflection, and a sober warning about the stakes of the present moment.

The book is valuable precisely because it comes from someone who has lived geopolitics firsthand and thought deeply about the conditions under which states act and cooperate. That vantage point allows Kissinger and his co-authors to situate AI within questions of human dignity, knowledge, and power, rather than treating it only as an engineering problem.

Yet in my view, the solutions advanced do not fully address the challenges at hand. Much of the framework rests on the hope of international collaboration, restraint, and goodwill. Those are not native features of geopolitics, which is shaped as much by rivalry, mistrust, and the pursuit of advantage as by shared responsibility. The proposed diplomatic architectures may indeed become part of a broader set of tools over time, but they cannot be sufficient on their own. At best, they should be seen as the opening moves in what will need to be a much more complex and multi-layered governance framework—one that accounts for national competition, corporate power, and societal impacts alongside lofty appeals to cooperation.