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Sunday, June 28, 2026

Écouté : Fondation — La trilogie originale, Isaac Asimov (1951-1953)

Écouté mes premiers Asimov en livre audio. Les trois tomes originaux (Fondation, Fondation et Empire, Seconde Fondation), le tout en traduction française. Un régal absolu. L’œuvre étant peu connue du grand public, un petit débriefing s'impose (ci-dessous, proposé par Gemini, ne nous cachons pas), d’autant que le voyage vaut le détour.


Pour faire simple : oubliez Star Wars. Si vous cherchez des duels au sabre laser, des explosions de planètes et de l'action non-stop, passez votre chemin. Fondation, c’est l'histoire de la chute de l’Empire romain transposée à l’échelle galactique, où l’arme suprême n’est pas le canon à plasma, mais la sociologie et la statistique.

Le pitch : Les mathématiques contre la barbarie

Au départ, l’Empire galactique est un colosse aux pieds d'argile qui s'étend sur des millions de mondes. Tout le monde le croit éternel, sauf un homme : le mathématicien Hari Seldon. Grâce à la "psychohistoire" — une science de son invention capable de prédire mathématiquement les comportements des grandes masses humaines —, son verdict est sans appel. L'Empire va s'effondrer. S'ensuivront 30 000 ans de chaos et de barbarie.

Pour réduire cette période de ténèbres à "seulement" un millénaire, Seldon crée la Fondation sur Terminus, un caillou paumé aux confins de l'univers. Officiellement, une bande de geeks doit y rédiger une Encyclopédie Galactique. Officieusement, ils sont le germe du futur Second Empire.

La mécanique : Gagner des guerres en fumant des cigares

Ce qui est jubilatoire dans cette trilogie, c'est sa structure. Seldon (mort depuis belle lurette) a tout prévu. Régulièrement, la Fondation traverse une "crise Seldon" (une menace d'invasion, une guerre civile). Et à chaque fois, un hologramme préenregistré du vieux sage apparaît dans un caveau pour valider le fait que la Fondation a survécu.

Comment ? Par la force de la pure logique historique. La Fondation triomphe de ses voisins belliqueux sans tirer un seul coup de feu :

D’abord, en transformant sa technologie en religion : les techniciens deviennent des prêtres, l’électricité devient divine, et le chantage à l’excommunication calme les rois barbares.

Ensuite, par le capitalisme marchand (rendre les voisins dépendants de vos gadgets de confort. Impossible de faire la guerre à votre unique fournisseur d'énergie).

Les personnages passent leur temps dans des salons ou des bureaux à fumer le cigare, à boire des verres et à analyser la situation. C'est une immense partie d'échecs intellectuelle. La narration est renforcée par des personnages forts : sympathiques ou antipathiques, naïfs ou matois, victimes ou bourreaux, etc.


Le grain de sable : Le Mulet et les mentalistes

Tout allait bien dans le meilleur des mondes déterministes jusqu'à ce qu'Asimov introduise un grain de sable génial au milieu de sa trilogie : le Mulet.

Ce mutant, capable de manipuler les émotions humaines pour s'assurer une loyauté absolue, est un électron libre. Comme la psychohistoire ne prédit que les mouvements de masse et pas les cas individuels, le plan Seldon déraille complètement. Le Mulet met la Fondation à genoux en quelques années.

C’est là qu’intervient le grand twist de l’œuvre : l’existence de la Seconde Fondation. Cachée à l’autre bout de la galaxie, composée non pas de scientifiques mais de "mentalistes" et de psychohistoriens, elle agit dans l’ombre pour contrer le mutant, redresser l'Histoire et... se cacher de la Première Fondation, qui commence à les chercher avec un brin de paranoïa.

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Voilà. Une œuvre conceptuelle, froide mais passionnante, qui se déguste merveilleusement bien au casque audio. On en ressort avec l'impression d'avoir révisé ses cours de géopolitique et de macro-histoire, le tout à l'échelle des étoiles. Une performance remarquable pour des textes qui ont plus de 70 ans.

Lus : Alice's Adventures in Wonderland (1865) et Through the Looking-Glass (1871), Lewis Carroll

J'ai lu mes premiers Lewis Carroll en version originale. Alice au pays des merveilles, une première en anglais pour ce tome, et De l'autre côté du miroir, dont je n'avais lu que des commentaires et des extraits (lu en anglais aussi, tant qu'à faire). Une mignonne édition de poche (Macmillan Collector's Library) avec les deux œuvres, quelques illustrations d'époque, préface et notes de l'auteur.


En tant que francophone, j'ai longtemps partagé un sérieux scepticisme face au mythe d'Alice. En grandissant avec les traductions francophones ou les dessins animés, une question flottait : pourquoi diable cette histoire a-t-elle eu une telle postérité et une telle réussite dans le monde anglophone ?

Je le comprends mieux maintenant. Le texte anglais est infiniment plus fin.

Au menu, deux œuvres que six années séparent, et un sacré changement de décor. Wonderland nous balance dans un monde souterrain, organique et totalement chaotique. Looking-Glass est beaucoup plus géométrique, cérébral, carrément rigide : le monde est un gigantesque échiquier où chaque déplacement d'Alice répond aux règles des échecs pour devenir Reine. Le ton y est d'ailleurs plus mélancolique (le deuil, le temps qui passe...).

Mais ma principale observation, c'est la dignité d'Alice. Dans le texte original, elle prend une épaisseur fascinante. Elle navigue constamment à mi-chemin entre sa nature de jeune fille (naïve, curieuse) et la culture d'une jeune femme bien éduquée de l'époque victorienne. Confrontée à un monde complètement insensé, elle tente de ne pas perdre son flegme et d'opposer une politesse rigoureuse et une bienséance désarmante aux hurluberlus et aux fous furieux qu'elle croise. Ce décalage est d'une subtilité cocasse.

Et puis, il y a le martyre de la traduction. Le texte original est bourré de jeux de mots (puns) intraduisibles, d'historiettes et de chansonnettes qui font partie de l'inconscient culturel de tout anglophone (nursery rhymes). Dès qu'on passe au français, ça souffre énormément. On perd le rythme, la poésie, ou on est obligé de réinventer autre chose. Bref, le vrai protagoniste du livre, c'est la langue anglaise elle-même, ou du moins la culture anglaise de l'époque. Chef d'œuvre outre-manche, curiosité en-deçà.

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Un mot sur les films, de Walt Disney (1951) à Tim Burton (2010). Ces adaptations ont figé l'imagerie populaire mais commettent un double contresens. Disney réduit l'œuvre à un enchaînement de sketches visuels un peu loufoques (adieu la tension psychologique d'Alice). Burton fait pire : il enferme le récit dans une structure hollywoodienne de "quête de l'élue" qui doit mener une guerre (le parfait opposé du non-sens initial). Ces films complétent, mais ne peuvent absolument pas se substituer à la lecture des originaux. L'absurde de Carroll ne se dessine pas, il se lit.


Voilà. Une mécanique de précision d'un auteur qui était aussi logicien. Une lecture en langue anglaise salvatrice pour enfin comprendre le mythe. À vos dicos, traversez le miroir.

Saturday, June 6, 2026

Lu : L'impossible retour, d'Amélie Nothomb, 2024

 Lu mon premier Amélie Nothomb, L'impossible retour.

La voix est agréable, le personnage sympathique dans le sens où on peut s'identifier à un certain nombre de ses réactions. Il s'agit d'un carnet de voyage, Amélie revient au pays du soleil levant, tant d'années après son enfance et après ses tribulations de Stupeur et tremblements (j'ai vu le film, à lire...) et y sert de guide de voyage pour son inarrêtable amie Pep.

Au menu se trouvent des visites, mais aussi des visites intérieures, des introspections, retour sur son passé, sa difficulté à vivre au Japon mais aussi sa difficulté à en partir. Lecture facile et agréable en 150 pages, mais rien de fondateur. Plutôt un fan service bienvenu pour les amateurs de Stupeurs et tremblements.


Lu : Une rose pour Emily (et 3 autres) de William Faulkner

Lu, "Une rose pour Emily", nouvelle de William Faulkner, suivie de trois autres:

  • Chevelure,
  • Soleil couchant
  • et Septembre ardent.





Merci Google pour l'illustration. Par où commencer ? 4 nouvelles de la même époque, autour de 1930, sud des Etats-Unis. Epoque sombre, style moderne – paraît-il que c'est ce qui a fait leur succès – avec des non-dits, des retours-arrière (c'est-à-dire que la narration n'est pas linéaire vis-à-vis de la chronologie des événements) et une large place laissée à la perception ou l'opinion des personnages sur les évènements, voire à la mémoire collective des évènements, plutôt qu'au récit des évènements eux-mêmes.

Présentation succincte, attention SPOILER :
  • Une rose pour Emily : histoire d'une vieille fille de grande famille du sud, de son déclin, de sa solitude, de son unique histoire d'amour qui attire la curiosité des villageois.
  • Chevelure : histoire d'un coiffeur dont tout le monde se demande s'il a une histoire avec une jeune femme dont il coiffait les cheveux quand elle était enfant, ou s'il a peut-être eu une histoire avec la mère de celle-ci, et qu'il serait son père.
  • Soleil couchant : histoire d'une domestique dans ce sud où traîne encore le souvenir de l'esclavage. Son homme est parti mais, à moitié par crainte, à moitié par superstition, elle s'imagine qu'il va revenir la tuer.
  • Septembre ardent : histoire d'une rumeur "une femme blanche aurait été violée par un homme noir" et du lynchage qui s'ensuit.

Opinion : C'était mon premier Faulkner, et quasiment ma première lecture de cette époque et de ce contexte (sud US). Le style rappelle Lovecraft que je connais mieux, pour partie, non-dits, horreurs pressenties, angoisse diffuse, regard de l'autre, etc. mais sans le surnaturel bien sûr. Ça se lit facilement mais ça laisse un goût amer et, bien sûr, les histoires racontées ne sont pas plaisantes. On est loin du feel good.

Thursday, March 12, 2026

Lu : L'histoire du roi qui ne voulait pas mourir, Jean Teulé, 2024

Ah, il est mort, le salaud !


Ah, il est mort, le salaud ! Jean Teulé est mort en 2022, et ses amis ont assemblé son manuscrit inachevé et quelques créations de leur cru en un volume qui laisse sur sa faim. Le contraire serait étonnant.

Dans le style inimitable de Jean Teulé, que j'ai déjà évoqué ici et , l'auteur raconte Louis XI, sa cruauté et ses névroses, en particulier son éponyme peur de la mort. Des scènes étonnantes et révoltantes, où tout est sacrifié pour éviter la mort du souverain : des nobles, des serviteurs, des animaux et même des nourrissons. Les scènes s'enchaînent... Sans doute que l'auteur les aurait retouchées ou parsemées d'une trame scénaristique plus complète. Mais rien, juste l'horreur de ces crimes multiples, avec l'humour noir qui sert d'encre à Teulé.

Puis textes et dessins de ses amis, qui racontent sa disparition, son manque, son œuvre, et inventent même le récit de la première de cette histoire au théâtre... avec un parallèle filé entre Louis XI et Jean Teulé, qui à la fin de la représentation manquent tous les deux.

Voilà, il est mort, n'en parlons plus. Lisons-le.

Wednesday, February 25, 2026

Lu : Le Magasin des Suicides, de Jean Teulé (2008)

Lu : Le Magasin des Suicides, de Jean Teulé (2008)


Sous-titré "roman", ce petit volume est à la limite de la nouvelle. On y suit un unique élément perturbateur dans un contexte bien particulier.

La famille Tuvache tient depuis des générations un magasin qui vend tout le nécessaire, conseils à l'appui, pour bien réussir son suicide. Mort ou remboursé. Pas de carte de fidélité, ça va de soi. Dans un futur proche dystopique, chaque invention, chaque fait divers, est un nouveau prétexte pour vendre de nouvelles formes de suicides à de nouveaux clients. Mais voilà, le petit dernier de la famille est un joyeux gamin, qui compte bien remonter le moral à tout le monde, clients et famille inclus ! Je ne raconte pas les détails, dans l'espoir que les lecteurs de ce blog le liront aussi ^_^

Jean Teulé, dont j'avais déjà lu "Azincourt par temps de pluie", nous régale de sa plume légère, humoristique, caricaturale si besoin. Le sujet n'est d'ailleurs pas dénué de critiques d'intérêt social ou sociétal, mais jamais en donneur de leçon.

Bref, franche rigolade en 150 pages environ.

Wednesday, July 16, 2025

Écouté : Le grand Meaulnes, Alain Fournier, 1913

Revu, écouté, compris ? Le Grand Meaulnes est un chef-d’œuvre

Écouté en livre audio — dans une version limpide, grave et discrète, qui laisse parler la langue d’Alain-Fournier sans en appuyer les effets.

J’avais déjà lu Le Grand Meaulnes au lycée, comme tant d’autres, mais j'étais passé à côté. Il m’en était resté un souvenir confus : une impression d’errance rêveuse, une fête étrange, un amour lointain, une femme qui meurt seule, un homme absent. Un monde voilé, onirique, incompris, inatteignable. En l’écoutant à nouveau, je crois que j’ai compris le livre. Et j’y ai vu, à rebours des souvenirs d’enfance, un chef-d’œuvre sur la vie réelle, pas seulement rêvée.

Un roman d’initiation… pour le personnage le plus discret

On croit souvent que Le Grand Meaulnes est le roman d’Augustin Meaulnes, ce héros insaisissable, ce jeune homme qui fuit le monde pour retrouver une fête perdue, un amour suspendu dans le temps. Mais le vrai parcours initiatique, c’est celui du narrateur, François Seurel. En apparence secondaire, il est celui qui observe, qui s’attache, qui apprend.

Meaulnes incarne l’élan romantique, l’impatience, la foi dans l’idéal — et aussi les conséquences de tout cela : l’échec, la fuite, la solitude. François, lui, est témoin, puis relais, puis héritier de cette histoire. Et il découvre, au fil du récit, ce qu’il en coûte de vivre dans l’ombre des rêves d’un autre.


Ce que le roman m’a appris

Voici quelques-unes des leçons de vie que j’ai perçues dans cette nouvelle écoute :

  • Le passé est toujours réinventé. Meaulnes cherche à revivre une fête mystérieuse, à retrouver une femme idéalisée, à recréer un instant suspendu. Mais ce moment n’a jamais existé tel qu’il le croit. La mémoire poétique devient un piège.

  • Vivre par procuration, c’est aussi risquer de souffrir pour les erreurs des autres. François admire Meaulnes, le suit, s’inspire de lui… mais il finit par subir les conséquences de cette dépendance. Il élève la fille de Meaulnes, supporte ses silences, et sent à la fin la possibilité de tout perdre, sans jamais avoir pleinement choisi. C’est une mise en garde contre les fidélités aveugles.

  • L’idéal n’est pas toujours à poursuivre. Il peut être destructeur, désincarné, sourd aux êtres réels. Meaulnes aime une image plus qu’une personne. Et lorsqu’il retrouve enfin Yvonne, il est déjà trop tard, pour elle et pour lui.

  • Les héros silencieux sont les plus lucides. François, par sa retenue, sa douceur, son observation patiente, incarne une autre grandeur, loin du tumulte romantique. Il est le véritable adulte du roman, celui qui grandit, au sens propre.

Mais le roman est aussi parcouru de thèmes forts : l'amitié, l'amour, l'amour familial, la solitude, l'angoisse, la fidélité, la mort.


De la fête au deuil, du rêve à la réalité

Le roman commence dans un monde d’enfance, d’école, de complicités adolescentes. Il glisse peu à peu vers le désenchantement, sans jamais renier sa beauté. Il y a encore de la lumière dans la dernière partie, mais c’est une lumière filtrée, mélancolique, comme celle d’un matin d’hiver sur des paysages connus.

Le style d’Alain-Fournier, à la fois simple et élégant, accompagne cette transition. Il n’a pas besoin de démonstration : il laisse parler les silences, les absences, les regards non partagés, les gestes manqués.


Une œuvre qu’il faut relire… ou réécouter

Je crois que Le Grand Meaulnes n’est pas un livre que l’on peut comprendre trop jeune. Adolescent, on voit en Meaulnes un héros romantique, presque un modèle. Adulte, on comprend qu’il est peut-être un contre-exemple : celui qui détruit ce qu’il touche, non par méchanceté, mais par inconscience de ce qu’il fait aux autres. Et que le vrai courage, la vraie grandeur, consistent peut-être à ne pas fuir, à ne pas rêver trop loin, à s’occuper de ce qui existe vraiment.

Sunday, June 22, 2025

Souvenirs de lecture : Eragon contre Tolkien

J'ai lu Eragon vers 2012 et j'y repense.

On retrouve dans Eragon tous les ingrédients emblématiques de la fantasy à la Tolkien : des elfes, des nains, des dragons, des cartes, une prophétie, une langue magique… et pourtant, au fil des tomes, un constat s’impose : si Paolini admire Tolkien, il s’en inspire autant qu’il s’en éloigne volontairement. Eragon est une œuvre de contestation. Une sorte de réponse moderne à la fantasy fondatrice du XXe siècle.

Voici quelques-unes des ruptures les plus nettes que j’y ai relevées.


🧝 Des elfes athées dans un monde sans transcendance

Chez Tolkien, les elfes sont porteurs d’un savoir sacré : ils connaissent Ilúvatar, le Dieu créateur, et vivent dans un monde régi par une transcendance indiscutable. Chez Paolini, les elfes sont athées, rationalistes, végétariens, et sceptiques. Ils nient explicitement l’existence des dieux, et leur sagesse est scientifique, pas religieuse. Les nains sont montrés, quasiment moqués, comme vénérant une créature étrange, certes douée de pouvoir inhabituels mais absolument pas divine.

C’est un basculement majeur : de la mythologie vers la pensée critique, de la foi vers le savoir.

🐉 Dragons réhabilités

Chez Tolkien, les dragons sont des êtres fondamentalement mauvais, fabriqués par Morgoth, presque des machines. Il ne saurait y avoir de bon dragon — ils sont une erreur, une perversion.

Chez Paolini, les dragons sont à l’image de leurs dragonniers : capables du pire comme du meilleur. Saphira est sage, courageuse, affectueuse. Thorn est brisé mais pas perdu. Même le terrible Shruikan n’est qu’un jouet manipulé par Galbatorix.

Ce renversement transforme une figure mythologique démoniaque en symbole d’âme libre.

⚔️ Les Urgals intégrés, les Orcs rejetés

Dans Le Seigneur des Anneaux, les Orcs sont des créatures viles par nature, corrompues, sans rédemption possible. Rien n’est prévu pour leur avenir.

Dans Eragon, les Urgals jouent d’abord ce rôle… jusqu’à ce qu’on découvre leur culture, leur honneur, leurs raisons. Ils finissent par être intégrés à la nouvelle alliance politique, au même titre que les autres peuples. L'une des décisions d'Eragon vainqueur, disposant de pouvoir magiques immenses, est de leur permettre d'intégrer à l'avenir les rangs des dragonniers.

C’est un geste très contemporain : refuser l’essentialisation du mal, et proposer une réconciliation post-conflit.

✨ Une magie technique et omniprésente

La magie chez Tolkien est rare, implicite, enveloppée de mystère. Chez Paolini, elle est structurée, explicite, presque mathématique : elle fonctionne par grammaire, consomme de l’énergie, obéit à des lois. Elle est une technologie mentale, que l’on peut étudier et améliorer.

Cette approche donne un monde où la magie n’est pas sacrée, mais maîtrisable et démocratisée.


🎯 Mission divine vs. quête indéterminée

Frodon sait ce qu’il doit faire : jeter l’Anneau dans le feu. La tâche est difficile, mais la mission est claire.

Eragon, lui, ignore totalement comment battre Galbatorix. Il cherche, il tâtonne, il apprend en chemin. Il découvre même que le cœur de la magie n’est pas la force brute, mais le nom véritable des choses.

Cette différence est centrale : chez Tolkien, la quête est un fardeau sacré, une épreuve morale et individuelle. Chez Paolini, c’est une quête de connaissance, une émancipation intellectuelle.


💔 L’amour comme tension, pas comme évidence

Tolkien met en scène des amours parfaits : Arwen et Aragorn, Lúthien et Beren ou subits comme Eowin et Faramir. Ils s’aiment d’un amour pur, irrévocable, sans doute possible.

Chez Paolini, Eragon aime Arya, mais elle le repousse longtemps. L’amour ne le guide pas : il le transforme, le tempère, l’éduque. Ce n’est ni un moteur narratif, ni une récompense héroïque.

Là encore, la modernité est palpable : l’amour est libre, réciproque ou rien, il est un choix, plus un destin.


🌍 Remodeler le monde, plutôt que survivre à l’ancien

À la fin du Seigneur des Anneaux, les héros rentrent chez eux (quand ils le peuvent), et acceptent un monde en transition. Frodon ne guérit pas, mais rentre dans le silence.

Eragon, lui, crée un ordre nouveau. Il quitte Alagaësia pour bâtir ailleurs une nouvelle académie, un nouvel équilibre politique, une nouvelle communauté. Il ne restaure pas : il fonde.


🧠 Conclusion : Une fantasy plus moderne, plus morale, moins mystique


Eragon est souvent vu comme une copie infantile de Tolkien (surtout le premier tome). Mais si l’on regarde bien, c’est surtout une œuvre post-tolkienienne, voire anti-tolkienienne, qui prend appui sur les codes de la fantasy classique pour les démystifier, les rationaliser, les transformer. Là où Tolkien fermait un âge d’or, Paolini cherche à en ouvrir un nouveau, plus incertain, plus fragile, mais aussi plus libre.

Et c’est peut-être cette tension entre admiration et rupture qui fait, à mon avis, tout l’intérêt du cycle.

Saturday, June 21, 2025

Écouté : Pensées, Blaise Pascal

Version intégrale en livre audio, selon l’édition de référence Brunschvicg (regroupant les fragments de manière thématique). Lecture fluide, permettant de naviguer facilement dans les pensées, qui vont d’une ligne à plusieurs pages.

Les Pensées sont une œuvre posthume de Pascal, mathématicien, physicien, inventeur, devenu philosophe et théologien à la suite d’une série de chocs personnels : graves problèmes de santé, deuils successifs, puis une "nuit de feu" mystique qui le pousse à se retirer dans une forme de christianisme radical, proche du jansénisme. Il ne s'agit pas à proprement parler d’un livre composé, mais d’un projet d’apologie du christianisme laissé inachevé, sous forme de fragments plus ou moins ordonnés, rassemblés après sa mort.

La forme rend la lecture (ou l’écoute) particulièrement accessible : les pensées sont souvent courtes, incisives, formulées dans un style net, presque oral. Le lecteur peut picorer, relire, revenir à certaines idées sans suivre un plan strict. Cette souplesse est sans doute l’un des atouts majeurs du texte — avec son ton péremptoire, parfois provocateur, qui vise à éveiller ou inquiéter l’âme du lecteur.

Mais à la lecture (ou plutôt à l’écoute), une question se pose : Pascal est-il vraiment un philosophe de premier plan ? Pour ma part, j’en doute fortement. Après une brillante carrière scientifique, Pascal semble avoir tout abandonné à la suite de sa conversion : la rigueur, la méthode, l’ouverture intellectuelle. Il entre en philosophie par la voie de la religion, et sa pensée en reste fondamentalement marquée — voire prisonnière.

Son fameux pari est, à mes yeux, une construction intellectuelle indigente, indigne du mathématicien qu’il fut. Réduire la foi à un calcul d’espérance est une trahison des deux domaines — la théologie et la raison. La distinction entre esprit de géométrie et esprit de finesse, souvent vantée, est intéressante mais ni originale ni décisive : on y lit plutôt un aveu de renoncement à la science qu’un vrai prolongement philosophique.

Quant à ses jugements moraux sur les riches, les libertins, les mondains ou encore Descartes, ils relèvent davantage de la déclamation que de l’argumentation. Il condamne, il moque, il juge — mais rarement avec des raisonnements construits. Le traitement réservé à Descartes est révélateur : Pascal semble passer complètement à côté de l’importance de son projet, ce qui traduit à la fois un dogmatisme et une fermeture d’esprit assez déconcertants pour un penseur de son époque.

En fin de compte, les Pensées ont sans doute séduit par leur facilité d’accès (structure fragmentaire, style concis) et leur christianisme fervent, qui ont dû en faire un classique des bibliothèques de "bonnes familles", un compagnon de route des lycées catholiques et des formations "à l’ancienne". Un ouvrage facile à citer, plus impressionnant par sa forme que par la profondeur réelle de sa pensée.

Bref, si vous vous intéressez à la philosophie plus qu'à l'histoire de la philosophie, passez votre chemin.

Thursday, June 19, 2025

Écouté : Don Quichotte de la Manche, Miguel de Cervantès

Édition complète en deux tomes, disponible en livre audio gratuit sur YouTube (lien ci-dessous). Traduction ancienne mais fluide, très bien interprétée à l’oral.


Tome I
Dans cette première partie, on découvre le personnage de don Quichotte, noble campagnard madré, qui perd la raison à force de lire des romans de chevalerie. Il se prend pour un chevalier errant et décide de partir à l’aventure, avec un pauvre paysan nommé Sancho Panza comme écuyer. Le récit suit leurs errances dans la campagne espagnole, entre malentendus burlesques, combats imaginaires et rencontres improbables. Don Quichotte voit des géants là où il y a des moulins, des princesses là où il y a des servantes, et s’accroche, coûte que coûte, à son idéal de justice chevaleresque. Les situations lui enseignent des leçons ou en donnent à ses adversaires, voire à ceux qui se moquent de lui le long de sa route.

Tome II
La seconde partie, plus réflexive et mieux construite, repose sur le fait que les aventures du tome I sont désormais connues de tout le royaume — y compris des personnages qu’ils rencontrent. Certains vont donc jouer avec don Quichotte, le manipuler, lui tendre des pièges, parfois pour se moquer, parfois avec tendresse. L’effet de mise en abîme est saisissant : don Quichotte devient un personnage de fiction dans son propre monde (rupture du quatrième mur). L’écriture se fait plus subtile, presque méta-littéraire, et Sancho Panza, plus rusé qu’il n’en a l’air, prend une place grandissante dans la dynamique du duo. Il a d'ailleurs droit à ses propres aventures.


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Ce qui m’a surpris et ravi, c’est la modernité de l’ensemble. Cervantès joue avec tous les codes du roman — avant même qu’il existe vraiment comme genre — pour créer une œuvre hybride, drôle, critique, profondément humaine. Il y a là un anti-héros total, perdu dans un monde prosaïque, entouré de paysans, d’aubergistes et de bandits, qui persiste à vouloir incarner un idéal vieux de plusieurs siècles. On rit beaucoup, mais on sent aussi la tendresse de l’auteur pour son personnage.


Contrairement à l’idée qu’on peut s’en faire, ce n’est pas un texte difficile d’accès. Le style est fluide, les dialogues sont vivants, les situations comiques ou absurdes abondent. Certes, c’est long, et parfois un peu répétitif, mais le format audio est ici un vrai atout : on se laisse porter et le rythme épouse celui de la marche des deux héros, entre illusion et lucidité, avec une aventure nouvelle à chaque étape, comme les épisodes d'une série.


Enfin, au-delà de l’aventure, Don Quichotte est presque un traité de sagesse pratique, toujours teinté d’humour. On y parle de justice, de liberté, d’amitié, de mariage, de dignité, de pauvreté, de loyauté — mais sans dogmatisme. Tout est toujours remis en jeu par les circonstances, par l’absurde, par l’humain. C’est un livre qui fait du bien, à la fois par ce qu’il raconte et par la manière dont il le fait : généreusement, ironiquement et sans jamais se prendre tout à fait au sérieux.

Monday, June 16, 2025

Écouté : Les Liaisons dangereuses, Pierre Choderlos de Laclos, 1782

Roman épistolaire publié en 1782. "Lu" en livre audio (version intégrale).

Ce roman se présente sous forme de correspondance entre plusieurs personnages de la haute société française à la veille de la Révolution. Il met en scène deux figures emblématiques de la manipulation : la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, anciens amants cyniques qui se livrent à des jeux de pouvoir amoureux, au détriment des autres. Leur machination tourne autour de la jeune Cécile de Volanges et de la vertueuse Présidente de Tourvel, proies choisies par défi ou vengeance.

Le livre, d’une construction redoutable, dévoile peu à peu les ambitions cachées, les renversements de situation, et surtout la manière dont les mots — ici les lettres — deviennent armes de domination. La froideur calculée de Merteuil et le charme empoisonné de Valmont font de ce duo une sorte d’anti-Roméo et Juliette, obsédé non par l’amour mais par la conquête, le pouvoir, la destruction.

Ce qui m’a particulièrement frappé à l’écoute, c’est la modernité du propos : on y parle de genre, de réputation, de double discours, de contrôle de l’image, avec une lucidité implacable. Merteuil, surtout, est un personnage fascinant par sa maîtrise du langage et des apparences. Elle revendique une forme d’égalité dans la duplicité : ce que les hommes font sans scrupule, elle entend le faire en mieux — et payer le prix fort, en silence.

Concernant le fameux « féminisme » de Laclos, souvent débattu, je n’y vois pas une posture militante mais une prouesse littéraire : un coup de maître de l'auteur dans l’équilibre des rôles, peignant victimes et bourreaux tant parmi les hommes que les femmes. L’auteur se garde bien de formuler des conclusions ou de donner des leçons de morale. C’est d’ailleurs ce qui a fait scandale à l’époque : l’œuvre laisse le lecteur libre d’interpréter, et peut être instrumentalisée aussi bien comme mise en garde que comme manuel cynique. Son essai ultérieur De l’éducation des femmes ressemble davantage à une tentative de justification post-publication qu’à une clé de lecture de son roman.

Enfin, j’ai repensé au film Sexe Intentions (original: Cruel Intentions, 1999), adaptation libre et moderne du roman. Le film prend une tournure plus morale, en insistant sur un basculement de Valmont, qui découvre qu’il aime sincèrement la « Tourvel » contemporaine et tente de rattraper ses inconduites. Cela n’existe pas dans le roman : Laclos avait certes envisagé une lettre finale de Valmont, exprimant ses sentiments réels, mais il a choisi de la supprimer, préférant que le lecteur doute ou imagine lui-même la vérité. Ce retrait dit beaucoup sur l’ambiguïté volontaire de l’œuvre.

Friday, January 3, 2025

Lu : Samouraï, de Fabrice Caro

Lu : Samouraï, de Fabrice Caro (alias Fabcaro)

Premier roman que je lis de cet auteur, que je connaissais pour ses BD. Situation de départ : Alan, auteur hésitant, a vu son dernier roman faire un flop complet, sa fiancée le quitter et son meilleur ami se suicider.

Il décide de se relancer, et d’écrire un grand roman, une œuvre puissante sur les immigrés espagnols en France. Pour ce faire, il dispose d’un été devant une confortable piscine prêtée par des voisins et d’une discipline de fer, celle d’un véritable samouraï moderne.

La suite raconte avec un humour humain mais désabusé, à la première personne, ses revirements, ses essais, ses échecs, avec les tragicomiques tentatives de ses amis de lui présenter des jeunes femmes célibataires pour, là aussi, le relancer.

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Comme dans Zaï, zaï, zaï, zaï, tout est dans le ton, dans le sarcasme et l’autodérision, dans le contraste entre les aspirations éthérées du romancier qui se veut créateur et la lourdeur de la réalité commune.

Une lecture rythmée qui m’a tiré environ un éclat de rire par page, et un fou rire par chapitre.

Wednesday, November 22, 2023

Point lecture 22 nov 2023

 Lectures récentes :

- L'école à deux vitesses, Jean-Paul Brighelli

- Faites-les lire ! Michel Desmurget

- K-Pax, Gene Brewer

- The Book of Lost Tales, tome 2, JRR Tolkien

- Dictionnaire des mots haïssables, Samuel Piquet

Friday, November 25, 2022

Umberto Eco et la sémiotique (citation)

"La sémiotique est, en principe, la discipline qui étudie tout ce qui peut être utilisé pour mentir."
-- Umberto Eco.


Je vais méditer là-dessus, tiens...


Wednesday, April 5, 2017

Lu : Lettres persanes, Montesquieu

Lu : Les lettres persanes, Montesquieu.

Tellement de choses à en dire... D'abord, c'est agréable à lire, et c'est très moderne en cela que le narrateur est clairement complice de son lecteur : le narrateur + le lecteur s'adressent à une personne absente, l'autorité (l'église, le roi, le cardinal, le pouvoir). Bref, j'aime.

Ensuite, le sujet : tout le monde en prend pour son grade. Ce sont des faits, fictifs mais réalistes. Des Persans qui échangent par lettres à propos de leur voyage en France, avec ceux restés sur place, notamment leur harem. Étonnement, soulignement des contradictions réelles ou apparentes, description des petits vices des contemporains de l'auteur...

On sent poindre un goût pour l'organisation d'un pays, de l'état, pour... l'esprit des lois, dans ce petit recueil qui a précédé l'Esprit des Lois de presque 30 ans.

Wednesday, September 17, 2014

Plaisirs solitaires de lecteur

Pennac, dans son Comme un roman dit que "ce que nous avons lu de plus beau, c'est le plus souvent à un être cher que nous le devons." Comment le contredire quand je regarde ma bibliothèque ? Et dire que la lecture passe pour un plaisir solitaire !
  • Il y a ce manuel de chinois acheté un jour d'optimisme lors d'un voyage familial à Hong-Kong ;
  • Ce livre de photos sur la Roumanie d'avant, offert par ma professeure de roumain ;
  • Ce petit essai illustré sur les machines de Léonard de Vinci, offert par un couple d'amis pendant notre école d'ingénieurs ;
  • Un tome des annales de Sighetu, acheté sur place en voyage avec des amis ;
  • Cette thèse d'histoire comparée des civilisations de Neagu Djuvara, offert par l'une d'entre eux, sur laquelle elle avait donné une conférence ;
  • Ce livre de la linguiste Henriette Walter, recommandé par l'excellente Responsable des Relations Internationales de mon école d'ingé ;
  • Ion, de Liviu Rebreanu, que j'ai déniché sur l'incitation d'un collègue de bureau qui s'appelait Ion ;
  • Il y a ces livres sur le Limousin, sa langue, sa culture, son art, dont certains écrits par un cousin, qui me ramènent à ma région natale, à mes parents, à mes grands-parents ;
  • Ce livre bilingue, la Lettre du Moldave, offert par l'éditeur lui-même qui était aussi mon voisin de palier ;
  • Cette version originale du Parfum de Patrick Süskind, dénichée par un ami ;
  • Ce récit poétique, vaguement autobiographique, écrit par un ancien directeur de mon école, avec lequel je m'entendais bien (et que je regrette) ;
  • Ces livres, que m'a fait découvrir mon professeur de français de 1ère : L'ère du soupçon de Nathalie Sarraute, Eléments de métrique française de Jean Mazaleyrat, l'Apostille au Nom de la Rose d'Umberto Eco, l'Ami retrouvé de Fred Uhlman, d'autres encore ;
  • Ces livres d'une auteure roumaine installée en France, à la relecture desquels j'ai (légèrement) participé avant leur publication ;
  • Ce recueil de poésie de mon professeur d'anglais et néanmoins ami ;
  • Ces innombrables cadeaux de mon frère ;
  • Ces exemplaires de Dante, achetés en Sicile avec une amie ;
  • Ces emprunts à dix ou vingt personnes différentes, tous des proches ;
  • Ces BD qui fondent notre culture commune, à mes parents, mon frère et moi ;
  • Ces nombreux livres que j'ai lus à ma femme les soirs pour l'endormir...

Comment ne pas reconnaître qu'un livre est chargé d'émotion ? Comment s'étonner que l'on préfère souvent relire plutôt que de se plonger dans la nouveauté ?

Monday, May 27, 2013

Lu : Éducation populaire : une utopie d'avenir (Franck Lepage, 2012)

Lu : Éducation populaire, une utopie d'avenir
Textes, entretiens et photos rassemblés par Franck Lepage.
Édition Cassandre/Horschamp, collection Les Liens qui Libèrent




Environ 180 pages de textes donnant les souvenirs, les considérations et les retours d'expérience de nombreux acteurs de l'éducation populaire.

Qu'est-ce que l'éducation populaire ? C'est l'idée d'éduquer le peuple par lui-même. Plutôt que de l'amener au théâtre, lui faire jouer le théâtre. Plutôt que de le confronter à l'œuvre aboutie, le mettre en situation, de l'autre côté du rideau. C'est l'idée de libérer, d'émanciper les gens par l'art, par la culture, vécue personnellement et non comme un idéal lointain.

On apprend beaucoup de choses dans ce livre dense. Par exemple, que l'idée n'est pas récente. Elle est évoquée depuis l'époque de la révolution et était très en vogue au début du XXème siècle, jusqu'à l'époque de la décolonisation.
On apprend que l'État français soutenait beaucoup ce genre d'initiatives, sous forme de foyers de jeunes, de théâtres populaires, et pas seulement dans les grandes villes. On apprend que le désengagement de l'État s'est fait pour des raisons essentiellement intra-ministérielles. Plus aucun ministère n'est vraiment en charge de l'éducation populaire. Il reste aujourd'hui :
  • l'Éducation Nationale, qui vise à faire acquérir un savoir canonique peu culturel (non-personnel et ne traitant pas des relations avec les autres),
  • la Culture, qui vise à faire connaître des citoyens les œuvres unilatéralement considérées par le ministère comme dignes d'intérêt,
  • la Jeunesse et les Sports, qui n'a plus de jeunesse que les sports, qui ont raflé budget et attention médiatique.
On rencontre différentes définitions de la culture. Ou plutôt, devrais-je dire, on rencontre plusieurs mises en perspective des phénomènes culturels qui permettent de mieux comprendre ce que l'on peut entendre par culture.
On apprend que des pièces de théâtre amateur peuvent avoir un grand succès local et un véritable impact sur la culture locale. On apprend que nombre des grands acteurs et artistes du XXème siècle ont commencé par le théâtre populaire.
On réalise à quel point la culture, centralisée et monopolisée par le Ministère de la Culture, qui seul définit ce qui est digne de subventions ou non, est à la merci du premier producteur à la chaîne venu. Si un acteur unique peut définir la culture pour le peuple, alors cet acteur peut être remplacé, corrompu, rendu obsolète par un autre.
On prend conscience que l'exhibition des œuvres est forcément une vision passéiste de la culture, tandis que l'incarnation personnelle d'un rôle (quel que soit le type de medium utilisé : théâtre, littérature, cinéma, photographie, conte...) crée l'avenir de la culture.

Quelques citations (sans en donner l'auteur, qui importe peu pour donner une vision d'ensemble) :


« à la fin des années quatre-vingt la multiplication de l'offre culturelle n'a plus d'autre sens que celui de soutenir artificiellement des professions artistiques dont la production n'atteint ni ne concerne la majorité de la population. »


« l'art [...] envisagé comme capacité de métaphoriser un rapport social »


« La culture, c'est l'ensemble des stratégies qu'un individu mobilise pour survivre dans la domination. »


« L'éducation populaire, [...] c'était aider les gens à s'exprimer. »


« Celui qui a désappris de mourir est libre. »


« [...] une démarche artistique exigeante. » [qui exige investissement du spectateur devenu acteur]


« Chacun pour soi, rien pour tous. » [en résumé de la centralisation du pouvoir et de l'individualisation du citoyen]


« Tout metteur en scène sait qu'on trouve des filons, des minerais, des pépites, en travaillant avec des gens à qui on donne le théâtre parce qu'ils en ont besoin pour rétablir une identité ou comme instrument de socialisation. »


« Il ne faut toucher à ce métier qu'avec des mains de feu. »


« Il faudrait redevenir grec pour qu'en leur sein [celui des amateurs] de grands poètes naissent. »


« Les responsables de Drac qui prétendent ne pas pouvoir s'intéresser aux amateurs parce qu'ils en sont coupés administrativement, ça devrait être leur boulot d'aller voir ça, d'aller à l'origine, en amont. »


« Il ne faut pas confondre la culture et le loisir. »


« il faut des instructeurs, des gens qui éveillent. Il faut que se crée l'exemple. »


« Se défaire d'un accent n'est pas quelque chose d'artificiel. »


« Avoir monté Hamlet et Dom Juan en cinq semaines ! Même une troupe professionnelle ne l'aurait pas fait. »


« [en participant comme acteur et non comme spectateur], chacun éprouvait sa distance au rôle, à l'emploi, à l'exploit collectif. [...] Les amateurs sentaient que c'était unique dans leur vie. »


« Il faut des espaces de recherche, de tranquillité, où on lance de véritables espoirs qui font transpirer, qui font peur. »


« les connaisseurs, devant la création [artistique], ça n'existe pas. »


« Chaplin le dit : « Nous ne vivons pas assez pour être autre chose que des amateurs. » »


« L'art de conter est en train de se perdre. Il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui sachent raconter une histoire. »


« La culture de chacun de nous, c'est la mystérieuse présence, dans sa vie, de ce qui devrait appartenir à la mort. [du passé perdu] »


« la question culturelle est une question politique à part entière. »


« Nous avons appris à rédiger nos dossiers de production dans la langue de l'ennemi. [l'unilatéral, le comptable, le top-down] »


« Le fond explose [dans tous les sens du terme] dans les quartiers quand la forme se répand au milieu de la cour d'honneur. »


« La conférence gesticulée, c'est une rencontre entre des savoirs chauds et des savoirs froids. Cela ne donne pas un savoir tiède, mais un orage ! »


« Il n'y a pas d'artistes ni d'experts sans les habitants qui les font naître. »


« notre culture est devant nous. »


« la culture est la plus haute forme de résistance à la violence et la seule condition pour instituer une vie politique. »


« La démocratie est l'essence de la culture, elle est son autre nom, son nom politique, car seule la culture fait advenir le peuple. »

Wednesday, April 24, 2013

Lu : La libido primitive, de Valy Christine Océany

Lu ce livre d'une auteure que je découvre et vers laquelle je reviendrai, Valy-Christine Océany : La libido primitive.

Une roumaine qui est installée en France depuis longtemps revient en Roumanie. Elle y redécouvre son histoire, comprend ce qu'elle ne comprenait pas dans sa jeunesse : ses relations avec son père, sa naïveté enfantine, la naissance de sa libido. À travers lettres, dialogues et souvenirs, elle revit son enfance.

Excellent bouquin, dans lequel j'ai beaucoup apprécié la mise en abîme de l'écriture du texte, la fraîcheur du style (mêlant styles direct, indirect et indirect libre dans des proportions très fluides et naturelles) et la vraisemblance des émotions. Je le recommande.

Comme à l'accoutumée, voilà quelques citations :

« Les grands, quand ils ne savaient pas quoi faire de leurs enfants, ils leur faisaient l’éducation. »

« Mes pensées ont l’allure d’une langue de bois, ces expressions toutes faites avec lesquelles on exprime tous la même chose, ou plutôt on n’exprime rien. [...] L’expression « langue de bois » est en elle-même langue de bois. »

« Alors, pour alimenter la curiosité de sa belle mère, elle glissait de temps en temps des papiers sans importance entre les feuilles de ses livres et ses cahiers, juste pour le plaisir de les voir disparaître. »

« Comment retrouver ce sentiment de bonheur ? Peut-être qu’elle n’avait pas le droit d’être heureuse. Puisqu’hier, elle l’avait été et, aujourd’hui, elle était punie de l’avoir été. »

Sunday, March 24, 2013

Citation de Norman Manea

Norman Manea, interrogé par France Inter, ce dimanche 24 mars au Salon du Livre : « On n'est pas le résultat seulement d'une biographie mais aussi d'une bibliographie. »

Thursday, March 21, 2013

Il faut toujours relire ses classiques

Il faut toujours relire ses classiques. Pour bâtir une culture personnelle, il faut non seulement lire et découvrir des œuvres artistiques et intellectuelles mais encore les comparer entre elles, les juger les unes à l'aune des autres et bâtir son propre cheminement artistique et intellectuel.

Pour ce faire, rien de tel que de revisiter les œuvres que l'on considère comme des classiques, qu'elles soient habituellement affublées de ce qualificatif ou non. C'est l'occasion de suivre à nouveau le cheminement de pensée que l'on avait lors de leur première découverte et de l'enrichir ou de le revoir.

Dans ma bibliothèque trônent beaucoup de livres que je n'ai pas encore lus mais aussi quelques-uns que j'aime relire de cette façon. Une petite liste ci-dessous de certains de mes « classique » : ces livres que je conseillerais à tout lecteur, sans une seule hésitation. (Sans ordre particulier, je m'en voudrais de les classer, et sans prétendre à une quelconque exhaustivité.)



J.R.R. Tolkien
Le Seigneur des Anneaux comme entrée, Le Silmarillon comme plat principal, Les Monstres et les Critiques comme dessert.
Pour les amateurs de repas longs : Bilbo le Hobbit comme apéritif, Les aventures de Tom Bombadil comme digestif.

Pierre Loti
Pêcheur d'Islande, pour sa poésie en prose, cet art d'orfèvre d'exprimer la fatalité de la vie et de la mort sans l'expliciter. Cette fatalité est évidente pour tous les personnages, qui ne peuvent donc aborder le sujet (ce serait invraisemblable) mais n'est pas évidente de but en blanc pour le lecteur. Il s'agit donc d'un sujet de choix : le poète relève le défi d'illustrer la fatalité sans ambigüité mais sans artifice grossier.

Boris Vian
L'écume des jours, pour l'onirisme. J'irai cracher sur vos tombes, pour le mélange de la beauté et de l'horreur humaines. L'arrache-cœur, pour le surréalisme.

François Rabelais
Gargantua, pour les moutons et pour les coquecigrues.

Arthur Koestler
Le Zéro et l'Infini, pour les lectures multiples que l'on peut en faire.

Aldous Huxley & George Orwell & Ray Bradbury
Le meilleur des mondes & 1984Fahrenheit 451 : pour mesurer à quel point notre monde (qui est tel qu'il est) pourrait très bien être autrement.

Jean-Louis Maunoury
Absurdités et paradoxes de Nasr Eddin Hodja. Dans toute bibliothèque qui se respecte, il faut un recueil d'anecdotes de Nasreddin. Tant qu'à en choisir un, celui-ci est un bon.

Snorri Sturluson
L'Edda. (La jeune Edda.) Quoique d'abord complexe, je trouve cet ouvrage très utile pour comprendre les croyances d'un autre temps et, en conséquence, relativiser celles de notre temps et reconsidérer nos absolus et nos tabous.

Victor Hugo
Quatrevingt-treize, ou comment insuffler par le roman des idéaux républicains et humanistes, ou comment exalter et encourager à l'action sans dieu ni drapeau.

Umberto Eco
Le Nom de la Rose et l'Apostille au Nom de la Rose.

Jean Mazaleyrat
Éléments de métrique française. Ouvrage simple à aborder qui permet au profane de prendre la mesure de la profondeur du travail que peut réaliser le poète sur les mots.

André Gide
Les Faux-monnayeurs, pour montrer que l'on peut cacher tout un discours dans un livre. André Gide, le stéganographiste littéraire.

Bram Stoker
Dracula, en VO s'il vous plaît, pour le style littéraire impeccable.

Paulo Coelho
L'alchimiste, pour mesurer à quel point il est aisé de prendre des sornettes pour de sages vérités, si elles sont racontées subtilement !

Vatsyayana
Le Kama Sutra, pour montrer (à ceux qui, naïvement, en doutent) que l'on peut avec profit se pencher sur l'étude détaillée des relations amoureuses et de la sexualité et pour relativiser les contraintes sociales autour du sexe : comme bien d'autres normes, les conventions sexuelles sont liées à un époque, à un lieu et à une classe sociale. L'homme libre prend de la distance et peut les étudier sereinement, ce que fait Vatsyayana.

Sun Tzu
L'art de la guerre. Un simple pacifisme ne peut suffire. Que l'on cherche à gagner la guerre ou à l'éviter, il s'agit d'un sujet d'étude sérieux (qui ne peut être laissé aux militaires, comme dirait l'autre), ce que Sun Tzu fait dans cet ouvrage.