Monday, August 5, 2013

Vu : Pacific Rim, 2013

Vu Pacific Rim, de Guillermo del Toro, 2013.


Scénario : Des monstres gigantesques (plusieurs dizaines de mètres) surgissent régulièrement de la grande faille du pacifique. Pour lutter contre eux, des robots immenses sont fabriqués, contrôlés par leurs pilotes humains dont les cerveaux sont directement branchés sur les machines. Cependant, les robots deviennent insuffisants, trop lents à construire ou à réparer, les bons pilotes trop rares, face à des ennemis qui évoluent, deviennent plus forts et plus sournois. Une mission de dernière chance est tentée pour pénétrer l'antre des monstres et détruire la menace à sa base.

Critique : Ce n'est pas le film du siècle, ni même de l'année. Pour les amateurs de SF ou les amateurs de films de guerre, c'est un bon moment. Niveau effets spéciaux, c'est du costaud, je pense qu'une partie de l'équipe Transformers a dû être réembauchée ;-)
L'inspiration Evangelion est évidente avec toutefois une volonté de s'écarter pour réaliser un œuvre à part entière. D'abord, moins de symbolique et plus de SF. Évidemment, nous sommes au cinéma, pas de formule scientifique, pas de grand raisonnement logique. On est plus dans la pseudo-SF si typique du cinéma où l'on laisse le spectateur s'auto-suggérer les explications qu'il souhaite.
Ensuite, il y a cette nouveauté du cinéma américain qu'est le mélange des genres. Afin que chaque spectateur trouve une branche à laquelle se raccrocher, on prend des américains, des noirs-américains, des japonais, on situe l'action à Hong-Kong, mi-chinoise mi-occidentale. On prend des décors dégoulinants de rouille et on ajoute des chambres secrètes garnies de néons et de carbone flambant neuf. On raconte des horreurs et on place une histoire d'amour entre un père et sa fille adoptée. On entraine des pilotes surhommes mais on laisse une place à la lutte d'ego entre un père pilote et son fils, pilote aussi. On montre des massacres à grande échelle de civils innocents et, pour relativiser, on les pondère par la mort ironique d'un sale-type trop prétentieux. Bref, du cinoche américain.
La partie qui m'aurait le plus intéressé, cette jonction bio-mécanique entre le robot et ses pilotes, est très peu détaillée.

Bref, si vous avez deux heures pour vous détendre, allez voir Pacific Rim. Si vous avez le temps, allez lire ou regarder la série Evangelion, on n'a toujours pas fait mieux.


La bande-annonce ci-dessous :

Wednesday, July 31, 2013

Ne pas se créer de difficultés...

J'ai encore lu cette absurdité : le verbe créer serait trop complexe à conjuguer, en particulier son participe passé. Je ne veux plus entendre ça. C'est un verbe comme un autre qui n'offre aucune difficulté ! Il se conjugue exactement comme tous les verbes du 1er groupe, les verbe en -er.

Exemple en parallèle avec fabriquer, le radical est cré- au lieu d'être fabriqu-, tout le reste est identique :
Fabriqu-erCré-er
Je fabriqu-eJe cré-e
Tu fabriqu-esTu cré-es
J'ai fabriqu-éJ'ai cré-é
La maison que j'ai fabriqu-éeLa maison que j'ai cré-ée
Les maisons que j'ai fabriqu-éesLes maisons que j'ai cré-ées

Alors, arrêtez les conneries et relisez-vous !

Saturday, July 27, 2013

L'amour, par Henri Laborit

L'amour

«
Avec ce mot on explique tout, on pardonne tout, on valide tout, parce que l'on ne cherche jamais à savoir ce qu'il contient. C'est le mot de passe qui permet d'ouvrir les cœurs, les sexe, les sacristies et les communautés humaines. Il couvre d'un voile prétendument désintéressé, voire transcendant, la recherche de la dominance et le prétendu instinct de propriété. C'est un mot qui ment à longueur de journée et ce mensonge est accepté, la larme à l'œil, sans discussion, par tous les hommes. Il fournit une tunique honorable à l'assassin, à la mère de famille, au prêtre, aux militaires, aux bourreaux, aux inquisiteurs, aux hommes politiques. Celui qui oserait le mettre à nu, le dépouiller jusqu'à son slip des préjugés qui le recouvrent, n'est pas considéré comme lucide mais comme cynique. Il donne bonne conscience, sans gros efforts, ni gros risques, à tout l'inconscient biologique. Il déculpabilise, car pour que les groupes sociaux survivent, c'est-à-dire maintiennent leurs structures hiérarchiques, les règles de la dominance, il faut que les motivations profondes de tous les actes humains soient ignorés. Leur connaissance, leur mise à nu, conduirait à la révolte des dominés, à la contestation des structures hiérarchiques. Le mot d'amour se trouve là pour motiver la soumission, pour transfigurer le principe du plaisir, l’assouvissement de la dominance. Je voudrais essayer de découvrir ce qu'il peut y avoir derrière ce mot dangereux, ce qu'il cache sous son apparence mielleuse, les raisons millénaires de sa fortune. Retournons aux sources.
»

— incipit de l'Éloge de la fuite, d'Henri Laborit

Wednesday, June 26, 2013

Lu : En Amazonie, Infiltré dans le « meilleur des mondes »

Lu : En Amazonie, Infiltré dans le « meilleur des mondes »

Pour commencer, ce dicton de bon sens paysan « Qui veut tuer son chien lui trouve tous les défauts » ou bien sa version La Fontaine « Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage. »

Oh, certes, je ne m'attendais pas à ce qu'un journaliste infiltré chez Amazon en rapporte des éloges mais, là, on ne peut pas dire que l'auteur ait fait preuve de neutralité. Il a mis son style au service d'une peinture particulièrement orwellienne de l'entrepôt logistique dans lequel il a travaillé. De la pondération ? Aucune. Alors je vais le faire, je vais pondérer. Même le diable a le droit à un avocat, après tout.

Bon, tout un sujet :-( Travaillons problématique par problématique.



Sur le fait d'embaucher essentiellement des intérimaires : C'est vrai, Amazon n'embauche que très peu de CDI, est-ce sa faute cependant si le jeu des impôts, du droit du travail et du marché du travail français font que toute entreprise préfère embaucher des intérimaires quand elle le peut ? (intérimaires, stagiaires, CDD, prestataires, travail au noir... tout est bon pour échapper au CDI)

Sur le fait de faire miroiter un CDI au bout des calvaires précaires successifs : En France, le premier employeur du pays, l'État, est le premier à abuser de cette pratique. Les hôpitaux, par exemple, sont pleins de personnes qui espèrent un CDI ou une titularisation.

Sur le fait de les faire travailler jusqu'à l'épuisement : Les limites sont fixées par la loi. Si vraiment c'est intolérable, pourquoi est-ce tolérable par la loi ? On a interdit bien des pratiques pour moins que ça !

Sur le fait (honteux) qu'Amazon délocalise ses bénéfices au Luxembourg pour payer moins d'impôt sur les sociétés : C'est honteux ! Mais si c'est légal, on ne peut pas le lui reprocher ! Que l'État se démer** pour faire payer les impôts en France, plutôt que de taxer les travailleurs et de saborder les services publics !

Sur le fait qu'Amazon, par des montages, ne paye aucune TVA (honteux encore !) : Encore une fois, tirer sur Amazon, c'est une exécution sommaire. Pourquoi l'État ne fait-il pas son travail de faire appliquer ses propres lois correctement ?

Sur le fait que les intérimaires sont peu payés, en particulier en rapport du travail qu'ils fournissent et des conditions de travail : C'est vrai. Travailler en 3x8, c'est dur. Pourquoi dans ce cas la loi n'oblige-t-elle pas à payer mieux le travail de nuit ?

Sur l'organisation "scientifique" du travail, passage à l'échelle, rationalisation, 5 s, etc. : Toutes les grandes entreprises font ça. Le seul tort d'Amazon n'est même pas de le faire davantage que les autres, c'est d'être fondé sur un business model qui s'y prête mieux.

Sur le "have fun", qui grâce à des bonbons, des bons-cadeaux, des concours internes, etc. aide encore à maintenir les employés dans le moule : Toutes les grandes entreprises font ça. Toutes. Et nos « fleurons » français renfloués à grands coups de milliards de subventions ou de crédits d'impôts, sont les maîtres en la matière !

Sur le fait de faire courir les employés vers toujours plus de productivité : Ça peut être éreintant, sans le moindre doute. Toutefois, une entreprise qui ne chercherait pas la productivité de ses salariés aurait un grave problème. En particulier, je peux affirmer qu'une entreprise où la réussite du travail commun n'est pas la première préoccupation est le pire endroit où travailler. Quand les gens sentent que la réussite des objectifs affichés n'est pas liée à leur avancement, alors le lieu de travail devient un panier de crabe. Chacun trouve ses propres objectifs, les petits chefs cherchent à maintenir leurs petits territoires, les pires manies se trouvent justifiées, etc.

Sur les camps de concentration comparés page 79, il faut tout de même que je décerne 1 point Godwin :

Sur les procédures disciplinaires successives en cas de non-atteinte de objectifs, allant jusque – à terme – au licenciement : Amazon se paye au moins le luxe d'être carré et prévisible sur ce sujet. L'ensemble de la démarche disciplinaire est connu ! La plupart des grandes entreprises se réservent un arbitraire complet sur les raisons qui mènent à une démarche de licenciement.

Sur la destruction-créatrice, versant « disparition de l'activité de libraire » : Les bons libraires survivent mais c'est vrai que les temps sont durs pour eux. Au moins, on peut enfin entrer dans une librairie et s'adresser à des gens qui sont vraiment motivés et souhaitent vendre. Il n'y a pas de raison non plus que les boutiques qui vivotent sur une clientèle captive aient leur business assuré jusqu'à la fin des temps, non ?

Sur la destruction-créatrice, versant « disparition de nombreux emplois en boutique » : C'est vrai, l'activité d'Amazon emploie beaucoup moins de monde que l'activité des libraires. Mais d'une, si Amazon ne le fait pas, un autre le fera, ou bien la téléréalité finira de ronger les livres, et de deux, pourquoi l'État se met-il en tête de financer avec nos deniers la construction des sites d'Amazon ? Cet arbitraire public complet, nuisible à la concurrence et, en l'occurrence, au simple bon sens, est malheureusement la règle en France.



Voilà, pour conclure, tout comme les employés décrits dans le livre, je dirais « Amazon, c'est pas terrible, mais en ce moment, il n'y a que ça ! ». Il faut bien comprendre que le choix n'est pas Amazon ou pas-Amazon, le choix est Amazon-tel-qu'il-est ou quoi-d'autre. Et sur le quoi d'autre, je l'ai dit plusieurs fois plus haut et je le répète : l'État est le premier coupable de la situation.

Sunday, June 23, 2013

Lu : Europe Japon, regards croisés en bandes dessinés

Lu : Europe Japon, regards croisés en bandes dessinées


La présentation de cet ouvrage collectif est amusante : deux parties, une concernant le Japon tel que vu dans les bandes dessinées européennes, l'autre présentant l'Europe telle que vue dans les mangas japonais. La conclusion de l'ouvrage étant située... en plein milieu !

Il s'agit d'une présentation des interactions entre ces pays et leurs bandes dessinées, suivant un certain nombre de thématiques. On y a apprend beaucoup de choses sur divers sujet et je suis confiant en disant que même l'amateur invétéré de manga découvrira des aspects ou des auteurs qu'il ne connaissait pas.

Chaque thème est illustré avec des extraits des différents mangas ou bandes dessinées, en citant bien titres et auteurs, mais fait aussi l'objet de paragraphes explicatifs. On découvre ainsi que l'interaction Europe-Japon dans le domaine de la bande dessinée a commencé au XIXème siècle. En fait, elle a même démarré sur les chapeaux de roue à la fin du XIXème et au début du XXème siècle. (Nos échanges actuels démarrés dans les années 80 et 90 n'en sont que les héritiers.)
À cette époque, le Japon s'occidentalisait à grande vitesse et participait au concert (à la cacophonie) des armées du monde. Il s'opposait tour à tour à la Russie, à la Chine, etc. Chacune de ces guerres était l'occasion d'échanges intenses dans les correspondances et surtout, de reportages dans les journaux de l'époque.
Si le journal papier de qualité a en grande partie disparu de nos jours (son plus digne successeur étant le flux RSS), à l'époque, il était le principal vecteur d'information. Ces journaux étaient illustrés, tant au Japon qu'en Europe. Ces illustrations étaient soit informatives soit satiriques : le petit dessin à la Charlie Hebdo n'est pas jeune ! En fait, il a été importé au Japon par des éditeurs français et anglais installés là-bas. Étrange, d'apprendre que beaucoup de dessinateurs japonais considèrent un français, Georges Ferdinand Bigot, comme l'un des précurseurs du manga ! De son côté, les bandes dessinées se sont beaucoup inspirées du Japon pour ses estampes et, bien sûr, pour son contenu culturel.

On voit ainsi une large influence mutuelle. Le Japon évoque à propos de l'Europe : sa gastronomie, son histoire, ses mythologies, sa Belle Époque, son architecture. L'Europe évoque à propos du Japon : ses samouraïs, le niveau de codification des règles sociales, sa rapide transformation pendant l'ère Meiji, ses rituels tels que la cérémonie du thé...

L'influence mutuelle continue de plus belle après la seconde guerre mondiale. Le thème du vide ressenti par les soldats après la guerre est pro-éminent. Le boom de la fin du XXème siècle annonce la vague que nous connaissons : le manga moderne qui influence largement l'Europe. On sent aussi une légère amertume des auteurs quant au manque de pénétration de la bande dessinée européenne moderne au Japon, avec quelques exceptions constituées d'auteurs qui travaillent des deux côtés et assimilent les deux référentiels culturels. Frédéric Boilet et Jiro Taniguchi en sont de bons exemples.

J'ai aussi appris une chose que j'ignorais entièrement : les Japonais font un large usage du manga pour l'apprentissage de la culture. Ainsi, des mangas sont publiés sur de nombreux sujets d'histoire ou de géographie européenne. Tout force la curiosité, semble-t-il.

Bref, un bon ouvrage qui ravira tous ceux qui prendront le temps de le lire et non seulement de le parcourir :-)

Lu : du Fred Uhlman : « L'ami retrouvé », « La lettre de Conrad » et « Pas de résurrection, s'il vous plaît »

J'ai relu L'ami retrouvé, qui est l'œuvre littéraire la plus connue de Fred Uhlman.Une pièce de plus parmi ces livres que l'on m'a fait connaître au lycée et qui ont fondé ma culture personnelle. À quelques temps de là, j'ai découvert par hasard sur les rayons du seul bouquiniste survivant à Poitiers un volume rassemblant La lettre de Conrad et Pas de résurrection, s'il vous plaît, du même auteur.


Les trois œuvres forment un ensemble assez cohérent. Elles mêlent une part de fiction avec de nombreux éléments autobiographiques. Fred Uhlman était un jeune juif, très attaché à son pays, la Souabe, avocat prometteur, forcé de fuir l'Allemagne d'Hitler et que les horreurs du nazisme ont changé à jamais : il a arrêté de parler allemand, publié en anglais, s'est installé en Angleterre, est devenu peintre et écrivain.

Dans L'ami retrouvé, paru en 1971, le personnage phare est Hans Schwarz, jeune juif étudiant au Karl Alexander Gymnasium à Stuttgart. Il raconte sa rencontre et son amitié avec Conrad Graf von Hohenfels, un jeune homme d'une grande famille historique de la Souabe. Conrad lui avoue sur la fin l'antisémitisme ancestral de sa mère ainsi que sa propre préférence pour Hitler (« Il nous faut choisir entre Staline et Hitler, et je préfère Hitler. »). Son meilleur ami s'est transformé en nazi ! Hans quitte l'Allemagne pour l'Amérique et refuse dès lors tout contact avec son pays originel. Bien après la guerre, il reçoit tout de même des nouvelles de son ancien lycée et apprend que Conrad est mort en héros, exécuté pour avoir participé à une tentative d'assassinat sur Hitler. D'où le titre.

Dans La lettre de Conrad, paru en 1985, les mêmes personnages sont repris. Il s'agit ici d'une lettre que Conrad écrit à Hans alors qu'il est captif, après son arrestation pour complot sur Hitler, quelques jours avant son exécution. Conrad reprend les mêmes éléments et retrace leur amitié. Il apporte cependant une vue complémentaire, pas toujours identique, sur le déroulement des évènements marquants de leur complicité. (Il y aurait matière à faire une comparaison précise, ces différences d'interprétations sont porteuses de sens.) Il aborde aussi sa conversion au nazisme, puis sa motivation pour assassiner Hilter. Il parle aussi de la mort, de l'affreuse perspective.

Dans Pas de résurrection, s'il vous plaît, les personnages ne sont pas les mêmes, mais ils tirent encore beaucoup d'éléments de la vie de l'auteur. Simon Elsas est un juif qui a quitté l'Allemagne pour l'Amérique avant le nazisme et qui après la guerre, par une curiosité étrange, décide de faire escale dans sa ville originelle de Stuttgart. Il y retrouve certains lieux, détruits ou non, des souvenirs, sa fiancée de l'époque qui le reconnaît à peine, et ses anciens camarades de lycée, regroupés en amicale. Cette amicale très enjouée, nourrie de force bières et chansons, tente de recréer une cordialité, dans l'Allemagne d'après-guerre. Simon y brise l'ambiance en expliquant qu'il ne peut passer une soirée amicale avec des gens dont il ne connaît pas le passé et les actions pendant la guerre. Les anciens camarades se déchirent alors au souvenir des actes de chacun. Et Simon quitte le pays en se réjouissant d'avoir trouvé l'art comme exutoire et d'être devenu peintre.

Il y a quelques thèses sous-jacentes communes à ces œuvres. La principale est que la nature est belle et que seul l'homme en fait un enfer :
« Les collines bleuâtres de la Souabe, pleines de douceur et de sérénité, étaient couvertes de vignobles et de vergers et couronnées de châteaux. [...] Et le Neckar coulait lentement autour d'îles plantées de saules. »

« Avec ses poiriers aux fruits jaunes, ses innombrables rosiers sauvages, le paysage se reflète dans le lac. [...] Les murs se dressent, muets et froids, et, dans le vent, claquent les étendards gelés. »

« Tout ce que je savais, c'est que c'était là ma patrie, mon foyer, sans commencement ni fin, et qu'être juif n'avait fondamentalement pas plus d'importance que d'être né avec des cheveux bruns et non avec des cheveux roux. Nous étions Souabes avant toute chose, puis Allemands, et puis Juifs. »

L'homme est décrit comme portant en lui les racines de cet enfer :
« Nous le méprisions parce qu'il était doux et bon et avait l'odeur d'un homme pauvre ; [...] cette lâche cruauté qui est celle des garçons bien portants à l'égard des faibles, des vieux et des êtres sans défense. »

« Nous [étant enfants] considérions comme efféminée toute tentative d'élégance. »


Et la conclusion vient naturellement, l'enfer se réalise à l'âge d'homme. Avec une conséquence, entre autres, le rejet de la religion.
« ou bien aucun Dieu n'existait, ou bien il existait une déité, monstrueuse si elle était toute-puissante et vaine si elle ne l'était point. Une fois pour toutes, je rejetai toute croyance en un être supérieur et bienveillant. »

« Pas de résurrection, s'il vous plaît. Un seul enfer suffit ! »

« Ce monde était un véritable asile de fous ! »


Un bien beau triptyque littéraire à faire lire aux jeunes "intelligents mais déculturés et en voie de perdition", comme j'en rencontre tellement. Je note pour finir que le dernier des trois, Pas de résurrection, s'il vous plaît, est assurément le plus noir :
« La grâce première disent les anciens
Est de n'être jamais né.
De n'avoir jamais vu le jour.
La seconde : c'est de tirer sa révérence
Et de quitter les lieux le plus vite possible. »

Sunday, June 16, 2013

Grand Projet Johnny Hallyday

Suite à l'ébullition due au concert donné par Johnny Hallyday à l'occasion de ses 70 ans, j'ai décidé de m'inscrire moi-même dans une dynamique parallèle à la carrière du chanteur.

La démarche consiste en l'épargne régulière de montants conséquents, ce afin d'amasser un pécule confortable, me permettant de mettre à exécution mes desseins. Il est en effet important de constater que, en rapport d'un phénomène tel que Johnny Hallyday, l’idole des jeunes et des moins jeunes, notre star américaine nationale, aucune initiative personnelle ne saurait être exagérée. Les contributions des bonnes volontés qui lisent ce texte ne seront pas dédaignées, l'heure n'étant pas aux économies.

Cet ambitieux projet que je nourris aura pour point d'orgue mon départ pour une contrée lointaine et non-francophone, pour une durée minimale de douze mois à compter de la mort du grand artiste, dans une tentative — je le crains — vaine, d'échapper aux multiples hommages qui lui seront rendus et aux rediffusions médiatiques soldées qui lui rendront, elles aussi, un hommage calculé.

Si toutefois des scènes d'auto-flagellations publiques de fans dès lors orphelins et désespérés devaient s'ensuivre, je vous encouragerais à me les faire suivre par petits paquets discrets, toute bêtise humaine ayant sa contrepartie dans l'antimatière zygomatique.

Friday, May 31, 2013

Relu et re-contemplé : Flashback, de Florin Andreescu

Un cadeau de ma très chère professeure de roumain, Ana :-D
Environ 160 pages de photos de la Roumanie, entre 1975 et 1995, soit entre l'« époque d'or » et la « transition ». Des photos qui montrent aux jeunes Roumains (et aux jeunes Européens, en général) un passé qu'il ne faut pas oublier.
Certaines de ces photos montrent des choses difficiles à croire :
  • des personnes couchées à même le sol dans une salle d'attente de gare,
  • l'entraide face à la prohibition de l'alcool,
  • les étalages vides et la queue interminable pour les quelques produits restants,
  • les maisons de campagne où les vieux ne meurent pas mais s'endorment profondément,
  • les cultivateurs qui travaillent avec des chevaux,
  • les pêcheurs dans des barques en bois,
  • la foire aux jeunes filles célibataires,
  • les grèves, les manifestations,
  • les politiciens, les élections...
mais partout, des gens, de la vie, de la culture citadine ou campagnarde :-) On met de nos jours tellement l'accent sur l'objet ! L'« accessoire » devient essentiel. Ici, ce sont des gens qui sont photographiés. Je tâcherai de m'en souvenir : mettre les gens, leurs relations, en valeur.

Une photo m'a beaucoup touché car elle représente un lieu que je connais. Il s'agit d'un bâtiment dont la construction a été abandonnée en 1990 :

Ce bâtiment était près de chez moi, quand j'ai habité en Roumanie, voilà à quoi il ressemblait en 2008 :


J'y suis repassé en 2012 et 2013. Bluffant ! Voilà ce à quoi il ressemble aujourd'hui :
 
 

Ce bâtiment abrite aujourd'hui la Bibliothèque Nationale de Roumanie. Là encore, la leçon est apprise : là où il y a de la vie, il y a de l'espoir.

Tuesday, May 28, 2013

Relu : Sanctuary, manga seinen, yakuzas et politiciens

Relu : Sanctuary
Manga de type Seinen
Dessinateur : Ryōichi Ikegami
Scénario : Sho Fumimura


Hojo et Asami sont deux jeunes Japonais rescapés des massacres du Cambodge. Rentrés au Japon, ils constatent à quel point les gens se sont endormis dans une société capitaliste vide d'espoir : consommation, gérontocratie, itinéraires tracés...
Ils se fixent un objectif : donner de l'espoir au Japon. Pour cela, il faut conquérir le pouvoir. Asami se lance en politique et Hojo s'intègre chez les Yakuzas (mafia japonaise). Se soutenant en coulisses, ils gravissent les étages pour changer le Japon, son appareil politique (notamment le parti libéral-démocrate) et son appareil à recycler les rejetés de la société (les Yakuzas).
Une série courte en 12 volumes où l'accent est mis sur la volonté de fer des personnages, qui se lit dans les nombreux gros plans sur les visages des personnages, sur le fait qu'une situation peut toujours être renversée et sur le fait que l'on peut se comporter comme un requin avec des desseins louables. Cette série révèle certains aspects culturels du Japon, notamment l'idée sous-jacente que si le Japon (ou tout autre peuple) s'encroûte et décline, alors il ne mérite pas de survivre, culturellement parlant.

Le leader du parti libéral-démocrate est
représenté comme l'homme qui rend la société inamovible
à coups de stratégies et de corruptions.
Tokai, un chef Yakuza, regrette l'époque où la simple violence
suffisait à un Yakuza pour avoir la belle vie.
Hojo, le Yakuza, joue de son charme pour séduire une
officière de
police et mettre l'ordre de son côté.
Un jeune dirigeant de banque, ambitieux, comprend
les projets d'Asami et d'Hojo. Il en exulte de joie.
La figure machiste du Yakuza est très présente.
Hojo explique pourquoi il entré chez les Yakuzas.
Tashiro, un Yakuza, explique pourquoi il
soutient les projets d'Hojo.

Monday, May 27, 2013

Lu : Éducation populaire : une utopie d'avenir (Franck Lepage, 2012)

Lu : Éducation populaire, une utopie d'avenir
Textes, entretiens et photos rassemblés par Franck Lepage.
Édition Cassandre/Horschamp, collection Les Liens qui Libèrent




Environ 180 pages de textes donnant les souvenirs, les considérations et les retours d'expérience de nombreux acteurs de l'éducation populaire.

Qu'est-ce que l'éducation populaire ? C'est l'idée d'éduquer le peuple par lui-même. Plutôt que de l'amener au théâtre, lui faire jouer le théâtre. Plutôt que de le confronter à l'œuvre aboutie, le mettre en situation, de l'autre côté du rideau. C'est l'idée de libérer, d'émanciper les gens par l'art, par la culture, vécue personnellement et non comme un idéal lointain.

On apprend beaucoup de choses dans ce livre dense. Par exemple, que l'idée n'est pas récente. Elle est évoquée depuis l'époque de la révolution et était très en vogue au début du XXème siècle, jusqu'à l'époque de la décolonisation.
On apprend que l'État français soutenait beaucoup ce genre d'initiatives, sous forme de foyers de jeunes, de théâtres populaires, et pas seulement dans les grandes villes. On apprend que le désengagement de l'État s'est fait pour des raisons essentiellement intra-ministérielles. Plus aucun ministère n'est vraiment en charge de l'éducation populaire. Il reste aujourd'hui :
  • l'Éducation Nationale, qui vise à faire acquérir un savoir canonique peu culturel (non-personnel et ne traitant pas des relations avec les autres),
  • la Culture, qui vise à faire connaître des citoyens les œuvres unilatéralement considérées par le ministère comme dignes d'intérêt,
  • la Jeunesse et les Sports, qui n'a plus de jeunesse que les sports, qui ont raflé budget et attention médiatique.
On rencontre différentes définitions de la culture. Ou plutôt, devrais-je dire, on rencontre plusieurs mises en perspective des phénomènes culturels qui permettent de mieux comprendre ce que l'on peut entendre par culture.
On apprend que des pièces de théâtre amateur peuvent avoir un grand succès local et un véritable impact sur la culture locale. On apprend que nombre des grands acteurs et artistes du XXème siècle ont commencé par le théâtre populaire.
On réalise à quel point la culture, centralisée et monopolisée par le Ministère de la Culture, qui seul définit ce qui est digne de subventions ou non, est à la merci du premier producteur à la chaîne venu. Si un acteur unique peut définir la culture pour le peuple, alors cet acteur peut être remplacé, corrompu, rendu obsolète par un autre.
On prend conscience que l'exhibition des œuvres est forcément une vision passéiste de la culture, tandis que l'incarnation personnelle d'un rôle (quel que soit le type de medium utilisé : théâtre, littérature, cinéma, photographie, conte...) crée l'avenir de la culture.

Quelques citations (sans en donner l'auteur, qui importe peu pour donner une vision d'ensemble) :


« à la fin des années quatre-vingt la multiplication de l'offre culturelle n'a plus d'autre sens que celui de soutenir artificiellement des professions artistiques dont la production n'atteint ni ne concerne la majorité de la population. »


« l'art [...] envisagé comme capacité de métaphoriser un rapport social »


« La culture, c'est l'ensemble des stratégies qu'un individu mobilise pour survivre dans la domination. »


« L'éducation populaire, [...] c'était aider les gens à s'exprimer. »


« Celui qui a désappris de mourir est libre. »


« [...] une démarche artistique exigeante. » [qui exige investissement du spectateur devenu acteur]


« Chacun pour soi, rien pour tous. » [en résumé de la centralisation du pouvoir et de l'individualisation du citoyen]


« Tout metteur en scène sait qu'on trouve des filons, des minerais, des pépites, en travaillant avec des gens à qui on donne le théâtre parce qu'ils en ont besoin pour rétablir une identité ou comme instrument de socialisation. »


« Il ne faut toucher à ce métier qu'avec des mains de feu. »


« Il faudrait redevenir grec pour qu'en leur sein [celui des amateurs] de grands poètes naissent. »


« Les responsables de Drac qui prétendent ne pas pouvoir s'intéresser aux amateurs parce qu'ils en sont coupés administrativement, ça devrait être leur boulot d'aller voir ça, d'aller à l'origine, en amont. »


« Il ne faut pas confondre la culture et le loisir. »


« il faut des instructeurs, des gens qui éveillent. Il faut que se crée l'exemple. »


« Se défaire d'un accent n'est pas quelque chose d'artificiel. »


« Avoir monté Hamlet et Dom Juan en cinq semaines ! Même une troupe professionnelle ne l'aurait pas fait. »


« [en participant comme acteur et non comme spectateur], chacun éprouvait sa distance au rôle, à l'emploi, à l'exploit collectif. [...] Les amateurs sentaient que c'était unique dans leur vie. »


« Il faut des espaces de recherche, de tranquillité, où on lance de véritables espoirs qui font transpirer, qui font peur. »


« les connaisseurs, devant la création [artistique], ça n'existe pas. »


« Chaplin le dit : « Nous ne vivons pas assez pour être autre chose que des amateurs. » »


« L'art de conter est en train de se perdre. Il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui sachent raconter une histoire. »


« La culture de chacun de nous, c'est la mystérieuse présence, dans sa vie, de ce qui devrait appartenir à la mort. [du passé perdu] »


« la question culturelle est une question politique à part entière. »


« Nous avons appris à rédiger nos dossiers de production dans la langue de l'ennemi. [l'unilatéral, le comptable, le top-down] »


« Le fond explose [dans tous les sens du terme] dans les quartiers quand la forme se répand au milieu de la cour d'honneur. »


« La conférence gesticulée, c'est une rencontre entre des savoirs chauds et des savoirs froids. Cela ne donne pas un savoir tiède, mais un orage ! »


« Il n'y a pas d'artistes ni d'experts sans les habitants qui les font naître. »


« notre culture est devant nous. »


« la culture est la plus haute forme de résistance à la violence et la seule condition pour instituer une vie politique. »


« La démocratie est l'essence de la culture, elle est son autre nom, son nom politique, car seule la culture fait advenir le peuple. »